Ouvrages de Dames

28 février 2015

Sajou l'innovateur : les modèles de Berlin

Saura-t-on jamais ce qui a poussé Sajou, issu d'une famille œuvrant dans la perruque, à vouer sa carrière aux ouvrages de dames ? Ouvrir une malle dans un grenier, y découvrir de vieux papiers de famille et parmi eux... le journal de Jacques Simon Sajou, voilà mon rêve de collectionneuse, bien davantage que de trouver ses livrets de broderie !

Ce qui est sûr, c'est qu'il représente le parfait entrepreneur, avec ce qu'il faut d'esprit d'aventure, pour réussir dans ce XIXème siècle où tant de choses sont à créer. Et puis dans les efforts sans relâche qu'il fournit tout au long de ses premières années de recherche pour produire des "dessins carrelés", il peut compter sur la collaboration de son épouse. Nièce et élève du peintre Granger, Astasie lui sera d'une aide précieuse dans l'univers des couleurs. Elle sera par la suite très présente à l'atelier de la rue des Anglaises, mais c'est pour une prochaine histoire ;-)

Sajou débute en rachetant des fonds de dessins de broderie, celui d'Augustin Legrand notamment. Cet imprimeur-graveur a publié, entre 1810 et 1830, plusieurs recueils d'ouvrages : La Maîtresse de broderie, le Petit nécessaire des jeunes demoiselles ou encore l'Art de broder. Sa production comprend également nombre de dessins pour la tapisserie au petit point en feuilles séparées.

La maîtresse de broderie frontispice
Augustin Legrand - Frontispice de La maîtresse de broderie

Fort de la documentation de ses prédécesseurs, mais disposant de moyens restreints, Sajou s'attache tout d'abord à améliorer les techniques qui lui permettront de produire, en masse et à coût raisonnable, des dessins pour la tapisserie pouvant concurrencer ceux de Berlin. Car jusqu'à présent, les modèles produits en France n'ont jamais réussi à s'imposer face à l'importation allemande.

Augustin Legrand 1818Modèle Augustin Legrand de 1818
source : base Mnémosyne du musée national de l'éducation

Mais pour fonder son industrie, Sajou puise également très largement dans les travaux de Thomas Amédée Rouget de Lisle, lui-même fabricant de tapisserie et soutenu par la manufacture des Gobelins. Dans son ouvrage intitulé Chromagraphie, Rouget de Lisle s'est attaché à dégager une théorie des couleurs et de leurs contrastes, puis à imaginer ce qu'il appelle un "alphabet chromatique" pour les représenter par des signes.

chromagraphie 1
chromagraphie 2Rouget de Lisle - Chromagraphie
source Open Library

Le génie de Sajou sera, somme toute, de savoir capitaliser sur des méthodes élaborées avant lui pour rationaliser la production des dessins. Il faut tout d'abord composer ou copier un modèle puis le "mettre en carte", c'est-à-dire le reproduire sur papier quadrillé, avec des tons rendant au mieux possible les couleurs d'origine. Sajou sait qu'une dépense conséquente, dans la production des dessins de qualité, est liée à la collaboration des coloristes qui doivent être de véritables artistes pour interpréter correctement toutes les nuances d'un modèle.

Il réduit donc le coût de cette étape cruciale en prenant soin, au moment de graver les matrices de ses cartes, d'indiquer très précisément les couleurs à appliquer par des symboles faciles à lire et à interpréter. La mise en couleurs des modèles sera ainsi assurée par des ouvrières, certes habiles, mais dont les salaires peuvent être contenus dans des limites plus que raisonnables.

Sajou 3123 APL
Sajou pour le journal de La Brodeuse - source Antique Pattern Library

Comme tout ceci nous semble évident près de deux siècles après ! Car les symboles d'un diagramme de broderie n'ont plus aucun mystère pour nous, qui vivons désormais dans un monde de signes. Mais des concepteurs comme Rouget de Lisle ou Sajou défrichaient le terrain, sans s'appuyer sur rien de connu. Et ce sont bien aux inventeurs de ces temps reculés que nous devons, aujourd'hui, la logique de fonctionnement de nos logiciels de point de croix ;-)

Pour Sajou, le pari est gagné en quelques années. Non seulement, il est rapidement en capacité de proposer à sa clientèle des dessins égalant en qualité ceux dont l'Allemagne avait le quasi monopole, mais encore a-t-il réuni toutes les conditions pour les produire à un coût très avantageux.

Dans un premier temps, il devra tout de même ruser pour imposer ses modèles fabriqués en France ! "Aussi a-t-il été forcé de recourir (...) à la langue allemande, pour les inscriptions, afin de donner à ses dessins l'apparence d'une origine étrangère. Ainsi ce n'est qu'en indiquant en allemand le genre d'ouvrage auquel se rapportent ses modèles, qu'il est parvenu à surmonter les craintes des commerçants de ne pouvoir s'en défaire" (rapport de la Société d'encouragement pour les arts mécaniques - janvier 1843).

Sajou 1856 APLSajou 1856 - source Antique Pattern Library

La presse lui joue l'air de la reconnaissance patriotique : "M. Sajou (…) nous a délivrés du servage où nous tenait Berlin pour la petite tapisserie à l'aiguille ; et l'on ne se figure pas ce que cela coûtait d'argent. Aujourd'hui M. Sajou a monté cette industrie au point de n'avoir point de concurrence raisonnable à craindre, tout en vendant moitié moins cher que ne vendait la Prusse."

Et lui-même se tresse des lauriers, avec un brin d'autosatisfaction. "Je puis, sans hésiter, répéter ce que chacun reconnaît maintenant ; seul en France, je suis parvenu à rivaliser avec les dessins de Berlin".

Mais le satisfecit ultime, il l'obtient de la Commission permanente des Beaux-Arts appliqués à l'Industrie, quand elle va jusqu'à claironner que "répandus partout, les dessins de M. Sajou font concurrence aux fabriques les plus renommées de Prusse, et à Berlin ils sont estimés et même quelquefois contrefaits". Contrefait par Berlin ! Pouvait-il espérer plus bel hommage ?

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26 février 2015

Flow d'optimisme

Hier soir, j'ai dû aller au supermarché, ce que je ne fais que tous les .... quelques mois, quand mes placards sonnent vraiment le creux. Comment ça, tout le monde s'en fout ? Mais moi ça me traumatise, à tel point que je vise toujours les vacances scolaires pour l'expédition ravitaillement, comme ça il y a moins de monde et c'est plus vite expédié. OK, tout le monde s'en fout...

Première consolation : je suis tombée sur une petite caissière toute mignonne, toute souriante.

Deuxième grosse consolation : j'en ai profité pour passer à la Maison de la Presse et acheter le nouveau magazine Flow qui me faisait de l'oeil, avec ses pastilles de couleurs et ses promesses de douceur.

Flow

J'ai juste picoré dans les quatre rubriques : Belles rencontres, Esprit libre, Petits plaisirs et Douceur de vivre. Des choses qui parlent, n'est-ce pas ? Et ce que j'en ai lu pour le moment m'a bien contentée. Le magazine est rempli de jolis papiers, de couleurs pétillantes, d'images qui font du bien et de dames qui donnent de l'inspiration. Ce qu'il n'y a pas : de la pub, le dernier régime pour l'été, des tests de crèmes qui font rajeunir et de la mode jetable. Et ça aussi, en ce qui me concerne, c'est un très bon point.

Comme ça, un premier coup de coeur ? Pour Natasha Boel et ses boîtes foutraques. Elle dit "Mon atelier est un incroyable méli-mélo de cartons, de livres, de tissus, de journaux, de cartes et de projets anciens. C'est au beau milieu du chaos que je crée les plus belles choses, sans trop avoir à réfléchir si tout va bien ensemble." Et elle a conçu en prime un joli carnet à noter plein de choses.

Natascha Boel

Il m'en reste plein à lire et à découvrir mais je veux prendre le temps de déguster. Prendre le temps justement, résister à l'injonction, avoir soin de soi, ce sont deux ou trois choses que j'ai picorées au fil des pages et qui m'ont joliment réjouie.

ranger

Le thème de ce numéro-ci : donner et recevoir (celui du prochain : courage et vulnérabilité). La citation qui m'a accrochée est de Colette : Quelle vie merveilleuse fut la mienne ! Si seulement je m'en étais rendu compte plus tôt !

Pour le moment, Flow n'a qu'un défaut à mes yeux : jusqu'ici je me trouvais plutôt hors des clous avec ma propension à la lenteur et à la rêvasserie. Souvent même gnangnan à vouloir plutôt tourner la tête vers les jolies choses et ignorer les râleurs de tous poils. Ça me convenait tout à fait d'être démodée ;-) Zut... raté !

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22 février 2015

Sérendipité

J'en ai compulsé, des archives photographiques, dans l'espoir de mettre enfin un visage sur le nom de Sajou ! A dire vrai, je rêvais (littéralement : je me suis réveillée un matin avec l'image très précise en tête ;-) d'une vieille carte postale avec toute l'équipe posant fièrement devant la maison de commerce de la rue Rambuteau, comme on en voit si souvent à l'époque. Comme les rêves ne sont pas tous destinés à devenir réalité, j'ai fait chou blanc sur ce point très précis...

Mais outre la photo de Jacques Simon, mon fouinage dans les vieilles images m'a permis de redécouvrir l'émouvant travail d'Eugène Atget. Autour des années 1900, ce photographe a fixé Paris sur la pellicule, avant que des pans entiers de ses vieux quartiers ne disparaissent au gré de la rénovation urbaine. Il donne notamment à voir des façades dévorées par la publicité au point que, parfois, plus un centimètre carré du mur d'origine n'est visible.

Au détour des albums, instant de grâce...

Atget - pub LV
source Gallica

Depuis 1877, Maurice Frings a racheté la société de fils à coudre LV, créée en 1841 par Louis Viarmé. La maison de vente de la marque est installée au 106 de la rue Saint-Denis, un peu plus haut que l'église Saint-Leu se trouvant à gauche sur la photo.

Aujourd'hui, le mur est vierge... Défense d'afficher ?

Rue Saint-Denis 2014
Balade via Google Maps

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19 février 2015

Une aiguille de moins

La même insolence, le même mépris du qu'en dira-t-on, le même pied-de-nez aux conventions... Une année ne sera pas passée avant que Geneviève Dormann n'emboîte le pas de Régine Deforges, sa complice en broderie.

Journaliste et écrivaine, elle aussi a dû sacrément hausser les épaules face à la condescendance de certains cercles littéraires ne voyant qu'un amusement à la limite du canular dans ces "petits ouvrages sur le point de croix", écrits à deux passions et à quatre mains

geneviève dormann.

Je nourris pour elle la même reconnaissance, je lui dois les mêmes remerciements. Mes souvenirs de lecture heureuse, Le bal du dodo, La bicyclette bleue, se mêlent à mes plaisirs de brodeuse, décomplexée par ces deux anti-conformistes rebelles aux conventions.

Le monde de la broderie évoluera désormais sans Geneviève Dormann. Chacun des mots que j'ai écrits l'année dernière pour Régine Deforges sont pour elle aussi, vous pouvez les retrouver dans ce billet.

Train 1

De même que certains paysages sont à jamais marqués par les livres que nous y avons lus, les broderies irradient des ondes de tristesse, de joie ou de malice. C'est pourquoi le morceau de canevas ou d'étoffe où l'aiguille traîne à sa suite les fils couleur de rubis, d'indigo ou de jade garde longtemps la trace des moments précis d'une vie que, seule, la brodeuse peut encore décrypter longtemps après ; ici, c'était un chagrin ou un plaisir d'amour, là, une attente impatiente ou la sérénité amicale d'un soir d'été.
                                                                                                              G.D.

Train 2

Les petits trains ainsi que la citation sont extraits du premier ouvrage de ces dames, Le livre du point de croix. Je n'ai malheureusement pas pu identifier le crédit de la photo, mais je déroge à mes habitudes en l'utilisant quand même, pour le sourire solaire de Geneviève et le monograme discrètement brodé sur le revers de sa poche...

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14 février 2015

Mon Amour

Mon Amour

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11 février 2015

Ce qu'on ne regarde pas

Samedi donc, j'étais au Musée de la vie Bourguignonne pour l'atelier des ours. J'ai profité de ma petite avance dans le matin paisible pour faire ce que j'aime : nifloter dans les passages, lever le nez dans les coins d'ombre, regarder ce qu'on ne regarde pas habituellement.

Le Musée est installé dans l'ancien monastère des Bernardines. Les soeurs en sont chassées à la Révolution puis le bâtiment  abrite un orphelinat pendant tout le 19ème siècle et jusque dans les années 1970. Ce sont les traces de cet hospice Sainte-Anne qui survivent, à demi effacées, au fronton de certaines portes et dans les couloirs entre deux bâtiments.

Musée de la Vie Bourguignonne

Dans le cloître, des panneaux rappellent les points de l'ancien règlement qui régissait les lieux et les gens. J'ai bien aimé celui-là et son premier paragraphe qui me ramène à mon éternel dilemne : j'aime l'ordre et je vis dans le désordre ;-) Et pourtant... "l'ordre soulage la mémoire, ménage le temps et conserve la fortune" !

réglement

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08 février 2015

Ours au musée

Hier matin, j'ai participé au premier des trois ateliers offerts par le musée de la Vie Bourguignonne pour apprendre à confectionner un ours à l'ancienne. Se retrouver dans le grenier du monastère des Bernardines pour y faire de jolies choses... je dirais que c'était assez motivant pour sacrifier une des deux grasses matinées de la semaine ;-)

Nous avons été guidées avec beaucoup de gentillesse par Christelle Dupré, qui crée et restaure des ours. Elle avait préparé pour chacune de nous une boîte contenant tout le nécessaire : un beau mohair frisé, du cachemire pour les pattes, les articulations et les yeux de notre futur joujou. Nous avons déballé tout ça sous le regard blasé d'un de ses congénères, bien calé dans la vitrine des jouets anciens : il a été assez caressé (malmené ?) par de petites mains pour n'avoir plus un poil sur le dos, le pauvre ;-)

Ours MVB

Pour cette première séance, nous avons commencé à découper toutes nos pièces et à assembler une patte. Mais nous avons des devoirs à faire à la maison avant de retourner au musée samedi prochain !

Ours patronné

Je m'étais amusée à fabriquer des ours déjà, il y a une sacrée bande d'années, mais ceux-là étaient tout petits. Voilà pour eux une bonne occasion de remettre le nez dehors pour une séance de pose ;-)

Ours brun

Ours rose

Pour vous donner une idée de la taille, le petit ours brun fait 6,5 cm de haut.

ours rose et ours brun

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05 février 2015

Rien à ajouter

Indestructible... Résiste même à l'action de l'acide ? Dur pour la concurrence... Ces vieilles publicités sont vraiment excellentes ;-)

Fil à la Caravane
Collection personnelle

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01 février 2015

2015, jolie, jolie, jolie...

Et encore un mois qui a filé à toute vitesse ! Celui des mots doux apportés chaque jour par le facteur, des enveloppes ouvertes avec fébrilité, des jolies surprises émergeant du papier froissé... ce mois-là, je voudrais qu'il ne finisse jamais ;-) Alors, après la couronne d'Élisa, voici la rétrospective des cartes faites main que j'ai reçues cette année, juste pour m'aider à patienter jusqu'au prochain janvier.

Voeux 2015-1

La ribambelle d'Annie, ma complice de l'Avent ; la carte ornée de dentelle brodée par Anna ; le coeur aux points spéciaux brodé par Marie-Thé en souvenir d'un bon week-end à Noizay ; le joli clip bricolé par Séverine sur... une ancienne pince à mise en plis, la bonne idée !

Voeux 2015-2

Le tableau brodé chaque année par Catherine, inspiré cette fois-ci par le peintre hollandais Wobbe Alkema ; la carte dépliante vintage de Marie-Christine ; le Noël ancien orné de dentelle de papier par Marie-Noëlle.

Voeux 2015-3

Les jolis papiers scrappés de Christine ; la mini-boîte en kit de Yuko ; la tartelette aux bonbons roses et chantilly de dentelle de Nicole ; la délicate carte à dentelle brodée à tout petits points par Sylvie.

Voeux 2015-4

Pour noter toutes mes idées de l'année... le carnet au point de tige parfait de Marie-Françoise ; le pot à boutons anciens de Marcelle accompagnant son livre passionnant ; le coussinnet au coeur brodé par Françoise, qui a déjà trouvé sa poignée de porte ; la jolie carte au sapin positif/négatif de Michèle.

Voeux 2015-5

La carte scrappée par Sandra ; les étoiles découpées de Martine ; le bijou de sac et les jolis pliages de Lyne, venus de l'autre côté de l'Atlantique ; la préciosité de la carte sortie des mains de Véronique.

Voeux 2015-6

Les découpages tout en sérénité de Maryvonne avec ses mandalas ; tout en lumière de Sylvie avec ce photophore découpé, un modèle de Lisele ; tout en volutes de Pierrette.

Voeux 2015-7

L'origami brodé d'Yvonne ; la toute douce étoile tricotée d'Odile ; le pique-aiguille petit Chaperon Rouge de Mimi.

Voeux 2015-8

Et pour terminer, les deux cartes de mes complices dijonnettes, Babeth et Brigitte. Ce que je ne peux pas vous montrer : les bredele de Denise... avalés depuis longtemps, impossible de résister ;-)

C'était le tour des cartes concotées à la maison, parmi lesquelles il y a de si jolies idées à prendre. Tout au long de l'année, vous aurez aussi certainement l'occasion de voir les jolies vieilleries reçues en ce début d'année, après en avoir déjà eu un petit aperçu ici.

Mais quelle que soit leur origine, à vous toutes qui avez rempli ma boîte aux lettres d'heureux présages et de doux mots, merci !

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28 janvier 2015

Sajou : de Sens à Paris

L'histoire de Jacques Simon Sajou est singulière pour nous autres brodeuses mais à l'aune du XIXème siècle, elle se confond avec celle de beaucoup de ses contemporains. C'est le parcours d'un jeune provincial gagnant la capitale pour y faire la démonstration de son esprit d'entreprise. Il s'inscrit ainsi dans un mouvement particulièrement prononcé au début de ce siècle aventureux : en quarante ans à peine, de 1800 à 1840, la population de Paris sera tout bonnement multipliée par deux, pour atteindre le million d'habitants.

Louis Claude Mallebranche - vue de ParisLouis Claude Mallebranche (1790-1838) Vue de Paris

C'est aussi l'histoire d'une intégration rondement menée puisque Jacques Simon fera rapidement partie des notables parisiens. Mais il faut commencer par le début...

Perpétuant la tradition familiale, Jean Simon Sajou exerce comme marchand parfumeur et perruquier, dans la bonne ville de Sens où sa famille a ses racines depuis longtemps. En 1803, il épouse en secondes noces Marie Madeleine Bissey, elle-même issue d'une famille de chapeliers établis à Sens.

Signature Bissey SajouJolies signatures, à un moment où la société française est encore peu alphabétisée.
On mettra le pâté sur le compte de l'émotion ;-) - Source Archives de l'Yonne

Le petit Jacques Simon voit donc le jour dans un environnement familial tout consacré à l'univers de la frivolité, dont la Révolution n'aura pas réussi à faire passer le goût à la bonne société française. Il naît le 25 mai 1805 ou plutôt... le 5 prairial an 13, car le nom des mois est encore pour quelques temps le reflet des saisons qui passent.

Vendemiaire à Ventose
Germinal à FructidorLouis Lafitte (1770-1828) Calendrier républicain

Napoléon vient d'être sacré empereur et met en mouvement sa Grande Armée vers l'Autriche. S'ensuit une période de mutations profondes dans la société française. Pour un jeune provincial plein d'idées, c'est l'époque rêvée pour montrer de quoi il est capable et Paris est la ville idéale pour le faire.

Jacques Simon Sajou y épouse en 1840 Astasie Granger, une nièce du peintre Jean Pierre Granger qui a sa petite notoriété à l'époque. Avec toute la discrétion à laquelle étaient tenues les épouses, mais avec beaucoup de constance et d'efficacité, elle secondera son mari tout au long de sa carrière. 1840 est également une année charnière dans la vie professionnelle de Sajou car, même s'il travaillait à perfectionner ses méthodes depuis quelques temps, c'est celle où il commence à faire connaître ses publications ; c'est en tout cas cette année-là qu'un de ses modèles de broderie fait son apparition dans la Bibliographie de France.

Bibliographie de la France 1840source Gallica

Il restera quelques années encore dans le Marais, avant de s'installer pour une courte période sur l'île de la Cité, rue de la Barillerie. Puis il reviendra finalement dans le carré d'or de la mercerie, en établissant définitivement sa maison de commerce rue Rambuteau, à partir de 1847.

Avant lui, d'autres éditeurs en France s'étaient déjà piqués de présenter à la vente des modèles de broderie mais sans toutefois se spécialiser dans ce domaine. La véritable originalité de Jacques Simon Sajou sera de se consacrer entièrement à l'univers des ouvrages de dames, pour l'investir dans tous ses aspects. Il n'hésite pas d'ailleurs à se définir lui-même comme "à la fois inventeur, fabricant, marchand et journaliste", chacune de ces activités permettant bien sûr d'enrichir les autres.

Il développe donc son affaire avec une opiniâtreté remarquable. Il n'en oublie pas pour autant de s'investir dans la vie de la cité. Il sert comme capitaine à la Garde Nationale de Paris, ce pour quoi il sera fait chevalier de la légion d'honneur en 1848. Fin 1859, il est nommé adjoint au maire du XIIIème arrondissement où se situe sa fabrique de la rue des Anglaises. Vous imaginez ? Être une brodeuse et se faire marier par Jacques Simon Sajou ;-)

Acte de mariage extraitSource Archives de Paris

Celui-là est d'ailleurs un des derniers mariages qu'il célèbre. En cette année 1864, Sajou a 59 ans et il se désengage de ses affaires. Il démissionne de ses fonctions à la mairie au début de l'année. Puis dans les mois qui suivent, il passe le relais de sa maison de commerce à Claude Marie Cabin,  qui est son beau-frère pour avoir épousé en 1852 Maria Charlotte, la soeur d'Astasie.

Sajou se consacre désormais à des actions philanthropiques et à la promotion de ce qui lui a tenu a coeur pendant toute sa vie professionnelle. Il le fait notamment en continuant son action à l'Union Centrale des Beaux-Arts Appliqués à l'Industrie, créée en 1863, et dont il est l'un des membres fondateurs.

Astasie décède en 1875, laissant veuf Jacques Simon Sajou qui lui survivra sept ans ans avant de mourir à son tour, le 31 août 1882. Mais je ne veux pas terminer cette histoire-là sans vous laisser avec un portrait de notre héros. J'ai miraculeusement identifié ce tirage sur papier albuminé dans un curieux petit fascicule que je parcourais à la recherche de précisions sur ses activités philanthropiques. Enfin, nous pouvons mettre un visage sur ce grand nom !

Sajou
Jacques Simon Sajou - source
Gallica

J'ai tenté de retracer de parcours de Jacques Simon Sajou en utilisant tout simplement les archives publiques librement accessibles en ligne, dans lesquelles c'est toujours un bonheur de farfouiller. Cependant, sauf à les interpréter au-delà de ce qu'elles révèlent -au risque de romancer abusivement la réalité- elles laissent toujours subsister des zones d'ombre. Je fais donc appel à vous qui avez peut-être des sources privilégiées.

Je m'interroge par exemple sur la trajectoire qui a mené Sajou de Sens à Paris : initiative individuelle d'un jeune homme ambitieux ou départ de l'ensemble de la famille pour une nouvelle vie ? Car en 1820, les parents eux-mêmes ne sont plus recensés sur la ville de Sens, ils n'y sont pas décédés et je trouve en revanche la trace du décès de la maman à Paris en 1855. Il me semble d'ailleurs qu'une diaspora familiale était bien implantée dans la capitale dès le 18ème siècle, puisqu'on y trouve déjà des Sajou et même dans la profession de perruquier. Mais malheureusement, l'état civil parisien antérieur à 1860 a disparu dans les incendies de la Commune et les reconstitutions très partielles disponibles en ligne ne me permettent pas de confirmer ou d'infirmer l'une de ces hypothèses.

Mystère aussi sur ce qui l'aurait poussé à se retirer de ses affaires en 1865, à un âge pas si avancé que ça finalement, surtout pour un entrepreneur. Le couple a certes connu des drames, je pense notamment à leur petite Marie Ernestine Camille, décédée en 1848 à l'âge de trois ans. Mais sur la décennie 1860, je ne suis pas parvenue à identifier un tel accident de vie. Mon optimiste me pousse à rêver qu'ils ont tous les deux simplement voulu profiter de la vie au cours d'une retraite bien méritée... mais je ne suis pas persuadée que c'était bien dans les concepts et les aspirations de l'époque ;-)

Bref, l'enquête reste à mener, l'histoire à écrire. J'espère que j'aurai l'occasion de pousser plus loin en allant aux "vraies" Archives à l'occasion d'un voyage à Paris ou peut-être, donc, que l'une de vous aura des pistes !

Malgré tout, ma maraude dans les vieux papiers m'a permis de glaner bien d'autres informations sur les activités multiples de Jacques Simon Sajou comme "inventeur, fabricant, marchand et journaliste", alors... la suite dans de prochains épisodes ;-)

Posté par OuvragesDeDames à 06:03 - - Commentaires [48] - Permalien [#]
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