Voilà refermée la parenthèse des vacances, qui furent comme je les aime : des amis, du bricolage en compagnie choisie, de jolies rencontres, le temps de nifloter et d'admirer les belles choses sans être pressée de passer à la suite. Car la lenteur est un luxe que j'essaie de préserver dans la vie de tous les jours, mais je dois reconnaître que c'est bien plus facile de se l'offrir pendant le temps des vacances.

Je me suis amusée à partager au quotidien des images de mes pérégrinations en Auvergne sur Facebook, mais ma visite à la maison des Grenadières mérite que j'y revienne plus en détails. Ne serait-ce, en plus des merveilles qu'on y voit, que pour le sympathique accueil par des passionnées très impliquées dans la conservation du patrimoine textile.

Elle se trouve dans le village historique de Cervières et c'est un premier plaisir de parcourir ses rues préservées en s'offrant à bon compte une balade hors du temps. L'illusion était complète en cette mi-septembre où il n'y avait vraiment personne pour nous déranger.

Cervières

Située devant l'Église Sainte-Foy, la maison des Grenadières est composée d'un petit musée et de l'atelier où l'on peut voir une brodeuse travailler sur une commande en cours. La visite débute par un film intéressant, drôle et touchant, dans lequel des brodeuses et un facteur de fabrique racontent quel a été pour eux le quotidien de leur métier. C'est une très bonne introduction pour comprendre l'implantation de cet artisanat sur le territoire.

Mais tout d'abord, ce curieux terme de "grenadière" qui désigne les brodeuses locales demande une petite explication. La région de Noirétable et la vallée de la Vêtre ont été, depuis la deuxième partie du XIXème siècle, un important foyer de la broderie au fil d'or. Pour ce genre particulier de décoration, les plus gros donneurs d'ordre étaient l'armée et les administrations. Les grenadières ont pris leur nom du motif emblématique de la grenade destiné aux uniformes militaires, qu'elles ont répété à des dizaines de milliers d'exemplaires au fil du temps.

grenade sapin

Dans une région agricole comme l'Auvergne, les femmes ont l'habitude d'améliorer les revenus de la famille par un travail à domicile dont l'avantage est de pouvoir s'exercer en complément de leur activité aux champs. Elles font de la dentelle, fabriquent des chapelets ou assemblent des couteaux. Autour de Noirétable, la broderie au fil d'or s'implante ainsi dans le quotidien des foyers à la fin du XIXème siècle à l'initiative, pense-t-on, d'une jeune fille originaire de Saint-Priest-la-Vêtre. Placée à Paris, elle y apprend cette technique pour la ramener au pays puis en organiser le commerce avec son mari.

La structure de la filière est celle qu'on retrouve dans beaucoup d'artisanats similaires, que ce soit la dentelle ici en Auvergne ou encore la broderie blanche dans les Vosges : un facteur de fabrique fait l'intermédiaire entre les brodeuses travaillant à domicile et les maisons de confection, souvent parisiennes. Il répartit les commandes entre ses ouvrières, leur distribue la matière et les modèles à broder puis les rémunère selon l'ouvrage rendu qu'il se charge d'expédier aux donneurs d'ordre.

Métier Madame Deruele métier de Madame Derue, fabriqué en 1930 par son mari

Cette organisation fonctionne si bien qu'au XXème siècle, rares sont les habitations de la région qui n'abritent pas au moins un métier à broder et ce qui était une activité annexe devient souvent le métier principal. Cinq cents grenadières s'emploient à exécuter des séries impressionnantes pour satisfaire à la commande publique et privée : l'uniforme du poilu de la guerre 1914-1918 est orné d'une grenade brodée à la main ainsi, tout au long du siècle, que celui des gendarmes. Les tenues des compagnies d'aviation portent l'insigne distinctif de chacune d'entre elle et il en est de même pour celles des préposés de la SNCF, des PTT ou d'EDF.

administrations

Mais à côté de ces séries qu'on en viendrait presque à considérer comme "ordinaires", on peut également admirer dans le musée des broderies uniques.

bicorne

Et bien sûr la broderie au fil d'or était aussi très employée pour les vêtements sacerdotaux dont la maison des Grenadières présente quelques très belles pièces. J'imagine cependant que dans ce cas-là, le travail était réalisé le plus souvent par les religieuses.

broderie religieuse

Ce n'est qu'à partir des années 80 que le métier se perd, avec la diminution des commandes et le changement du mode de vie. Les belles grenades brodées à la main sont remplacées par des broderies machine ou des insignes en plastique. Aujourd'hui les quelques grenadières encore à leur métier réalisent de très petites séries pour des demandes spéciales, ou encore des pièces uniques comme la tenue du dimanche des préfets ou les rameaux d'olivier sur l'habit des académiciens.

académicien

Un des matériaux essentiel de la broderie d'or est donc cette cannetille, fabriquée à partir d'un fil de cuivre argenté ou doré dont le titrage en métal précieux varie de 3 à 20 grammes par kilo. Après avoir été verni pour ralentir l'oxydation, le fil de métal est enroulé autour d'une broche par la machine à cannetiller et se transforme ainsi en une sorte de long tuyau creux et fluide, présenté en brins de un mètre.

cannetille

Les brodeuses utilisent également des paillettes de 2 à 8 millimètres de diamètre, le jaseron constitué d'un fil plat enroulé en spirale qui se travaille en couchure et le filé d'or ou d'argent, un fil plat également mais qui lui sera passé dans le chas de l'aiguille pour être brodé directement.

paillettes jaseron filé

Le travail de la cannetille lui-même est tout à fait particulier : le dessin est poncé sur la toile à travers un calque piqué, puis des formes de carton sont appliquées sur les parties qui demandent à être mises en relief. La brodeuse découpe des tronçons de cannetille à la longueur nécessaire puis va appliquer chacun de ces morceaux en biais sur le tracé à l'aide d'un fil de coton, en passant l'aiguille à l'intérieur du tube de cannetille qui se retrouve ainsi plaqué contre la toile ou le carton. Sur ce motif partiellement exécuté, on voit bien la progression du travail et la façon dont les tronçons de cannetille recouvrent peu à peu le motif.

Maison des grenadièresPhoto : Maison des Grenadières

Admirez aussi la dextérité du travail en regardant cette vidéo. Ça, c'est le travail des pros ! Maintenant... tadam... voilà la pauvre chose que j'ai obtenue en faisant un premier essai à l'atelier. Vous le croirez ou pas, je me suis régalée et je suis très contente de ma fleurette ;-) En vrai, je sais que c'est bien moche, mais j'étais fière quand même et c'était juste ce qu'il me fallait pour avoir envie de revenir passer quelques jours à Cervières pour un vrai apprentissage.

ma cannetille

De toute manière, je n'ai pas le choix, car de retour à la maison,  je me suis souvenue que j'avais déjà tout ce qu'il fallait pour m'y mettre, y compris les alphabets de carton et les morceaux d'agneau pour les chasubles (je ferai peut-être l'impasse sur ce coup-là...). Il suffit d'ouvrir le bon tiroir ;-)

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