L'histoire de Jacques Simon Sajou est singulière pour nous autres brodeuses mais à l'aune du XIXème siècle, elle se confond avec celle de beaucoup de ses contemporains. C'est le parcours d'un jeune provincial gagnant la capitale pour y faire la démonstration de son esprit d'entreprise. Il s'inscrit ainsi dans un mouvement particulièrement prononcé au début de ce siècle aventureux : en quarante ans à peine, de 1800 à 1840, la population de Paris sera tout bonnement multipliée par deux, pour atteindre le million d'habitants.

Louis Claude Mallebranche - vue de ParisLouis Claude Mallebranche (1790-1838) Vue de Paris

C'est aussi l'histoire d'une intégration rondement menée puisque Jacques Simon fera rapidement partie des notables parisiens. Mais il faut commencer par le début...

Perpétuant la tradition familiale, Jean Simon Sajou exerce comme marchand parfumeur et perruquier, dans la bonne ville de Sens où sa famille a ses racines depuis longtemps. En 1803, il épouse en secondes noces Marie Madeleine Bissey, elle-même issue d'une famille de chapeliers établis à Sens.

Signature Bissey SajouJolies signatures, à un moment où la société française est encore peu alphabétisée.
On mettra le pâté sur le compte de l'émotion ;-) - Source Archives de l'Yonne

Le petit Jacques Simon voit donc le jour dans un environnement familial tout consacré à l'univers de la frivolité, dont la Révolution n'aura pas réussi à faire passer le goût à la bonne société française. Il naît le 25 mai 1805 ou plutôt... le 5 prairial an 13, car le nom des mois est encore pour quelques temps le reflet des saisons qui passent.

Vendemiaire à Ventose
Germinal à FructidorLouis Lafitte (1770-1828) Calendrier républicain

Napoléon vient d'être sacré empereur et met en mouvement sa Grande Armée vers l'Autriche. S'ensuit une période de mutations profondes dans la société française. Pour un jeune provincial plein d'idées, c'est l'époque rêvée pour montrer de quoi il est capable et Paris est la ville idéale pour le faire.

Jacques Simon Sajou y épouse en 1840 Anastasie Granger, une nièce du peintre Jean Pierre Granger qui a sa petite notoriété à l'époque. Avec toute la discrétion à laquelle étaient tenues les épouses, mais avec beaucoup de constance et d'efficacité, elle secondera son mari tout au long de sa carrière. 1840 est également une année charnière dans la vie professionnelle de Sajou car, même s'il travaillait à perfectionner ses méthodes depuis quelques temps, c'est celle où il commence à faire connaître ses publications ; c'est en tout cas cette année-là qu'un de ses modèles de broderie fait son apparition dans la Bibliographie de France.

Bibliographie de la France 1840source Gallica

Il restera quelques années encore dans le Marais, avant de s'installer pour une courte période sur l'île de la Cité, rue de la Barillerie. Puis il reviendra finalement dans le carré d'or de la mercerie, en établissant définitivement sa maison de commerce rue Rambuteau, à partir de 1846.

Avant lui, d'autres éditeurs en France s'étaient déjà piqués de présenter à la vente des modèles de broderie mais sans toutefois se spécialiser dans ce domaine. La véritable originalité de Jacques Simon Sajou sera de se consacrer entièrement à l'univers des ouvrages de dames, pour l'investir dans tous ses aspects. Il n'hésite pas d'ailleurs à se définir lui-même comme "à la fois inventeur, fabricant, marchand et journaliste", chacune de ces activités lui permettant bien sûr d'enrichir les autres.

Il développe donc son affaire avec une opiniâtreté remarquable. Il n'en oublie pas pour autant de s'investir dans la vie de la cité. Il sert comme capitaine à la Garde Nationale de Paris, ce pour quoi il sera fait chevalier de la légion d'honneur en 1848. Fin 1859, il est nommé adjoint au maire du XIIIème arrondissement où se situe sa fabrique de la rue des Anglaises. Vous imaginez ? Être une brodeuse et se faire marier par Jacques Simon Sajou ;-)

Acte de mariage extraitSource Archives de Paris

Celui-là est d'ailleurs un des derniers mariages qu'il célèbre. En cette année 1864, Sajou a 59 ans et il se désengage de ses affaires. Il démissionne de ses fonctions à la mairie au début de l'année. Puis dans les mois qui suivent, il passe le relais de sa maison de commerce à Claude Marie Cabin,  qui est son beau-frère pour avoir épousé en 1852 Maria Charlotte, la soeur d'Anastasie.

Sajou se consacre désormais à des actions philanthropiques et à la promotion de ce qui lui a tenu à coeur pendant toute sa vie professionnelle. Il le fait notamment en continuant son action à l'Union Centrale des Beaux-Arts Appliqués à l'Industrie, créée en 1863, et dont il est l'un des membres fondateurs.

Anastasie décède en 1875, laissant veuf Jacques Simon Sajou qui lui survivra sept ans ans avant de mourir à son tour, le 31 août 1882. Mais je ne veux pas terminer cette histoire-là sans vous laisser avec un portrait de notre héros. J'ai miraculeusement identifié ce tirage sur papier albuminé dans un curieux petit fascicule que je parcourais à la recherche de précisions sur ses activités philanthropiques. Enfin, nous pouvons mettre un visage sur ce grand nom !

Sajou
Jacques Simon Sajou, portrait par Angélina Trouillet - source
Gallica

J'ai tenté de retracer de parcours de Jacques Simon Sajou en utilisant tout simplement les archives publiques librement accessibles en ligne, dans lesquelles c'est toujours un bonheur de farfouiller. Cependant, sauf à les interpréter au-delà de ce qu'elles révèlent -au risque de romancer abusivement la réalité- elles laissent toujours subsister des zones d'ombre. Je fais donc appel à vous qui avez peut-être des sources privilégiées.

Je m'interroge par exemple sur la trajectoire qui a mené Sajou de Sens à Paris : initiative individuelle d'un jeune homme ambitieux ou départ de l'ensemble de la famille pour une nouvelle vie ? Car en 1820, les parents eux-mêmes ne sont plus recensés sur la ville de Sens, ils n'y sont pas décédés et je trouve en revanche la trace du décès de la maman à Paris en 1855. Il me semble d'ailleurs qu'une diaspora familiale était bien implantée dans la capitale dès le 18ème siècle, puisqu'on y trouve déjà des Sajou et même dans la profession de perruquier. Mais malheureusement, l'état civil parisien antérieur à 1860 a disparu dans les incendies de la Commune et les reconstitutions très partielles disponibles en ligne ne me permettent pas de confirmer ou d'infirmer l'une de ces hypothèses.

Mystère aussi sur ce qui l'aurait poussé à se retirer de ses affaires en 1865, à un âge pas si avancé que ça finalement, surtout pour un entrepreneur. Le couple a certes connu des drames, je pense notamment à leur petite Marie Ernestine Camille, décédée en 1848 à l'âge de trois ans. Mais sur la décennie 1860, je ne suis pas parvenue à identifier un tel accident de vie. Mon optimiste me pousse à rêver qu'ils ont tous les deux simplement voulu profiter de la vie au cours d'une retraite bien méritée... mais je ne suis pas persuadée que c'était bien dans les concepts et les aspirations de l'époque ;-)

Bref, l'enquête reste à mener, l'histoire à écrire. J'espère que j'aurai l'occasion de pousser plus loin en allant aux "vraies" Archives à l'occasion d'un voyage à Paris ou peut-être, donc, que l'une de vous aura des pistes !

Malgré tout, ma maraude dans les vieux papiers m'a permis de glaner bien d'autres informations sur les activités multiples de Jacques Simon Sajou comme "inventeur, fabricant, marchand et journaliste", alors... la suite dans de prochains épisodes ;-)