Après les dessins de Berlin et de broderie blanche, Sajou décide de s'attaquer aux explications de tricot. Et comme toujours, il le fait avec l'objectif affiché de les rendre plus facilement accessibles.

Son nouveau cheval de bataille est, une fois encore, un procédé qui peut nous sembler évident aujourd'hui. Mais ainsi que l'indique Le Monde illustré de 1861, jusque là le tricot "n'était connu que par les traditions allemandes, toutes plus ou moins incertaines et indigestes, ou par des écrits fourmillant d'erreurs". Sajou va y remédier en payant de sa personne : il se fait tricoteur pour mettre au point et tester lui-même la représentation graphique des points qu'il entend proposer à sa clientèle.

Le 13 octobre 1857, il obtient un brevet de quinze ans qui protège la "tricographie pour écrire les explications des dessins de tricot par des signes réguliers sur papier quadrillé".

Tricographie SGDG

Au fait, que signifient ces quatre lettres, S.G.D.G., associées au brevet et que l'on retrouve également sur nombre de petits objets de nos collections ? Rien de prestigieux, c'est le moins qu'on puisse dire ;-) C'est simplement le sigle d'une mention que nous avons vue in extenso dans le précédent billet, sur l'en-tête du brevet déposé pour le dessin conservateur de la vue : Sans Garantie Du Gouvernement. C'est-à-dire que l'autorité qui délivre le brevet a simplement contrôlé le dossier sur la forme mais aucunement sur le fond. Ou dit plus crûment : la méthode brevetée peut n'être point utile, ne pas fonctionner, voire même n'avoir pas l'avantage de l'antériorité, ni celui de la nouveauté !

Brevets SGDG

Mais revenons à notre tricographie. En 1861, Sajou publie un ouvrage basé sur sa méthode, désormais brevetée. Pour notre plus grand plaisir, l'ensemble de ce recueil est disponible sur Gallica. Jusqu'ici je m'étais contentée de le stocker et je l'avais seulement survolé. Mais j'ai été surprise, en le lisant avec attention, de voir à quel point tout y était expliqué de façon très pédagogique.

Tricographie titre

Au passage, on remarque une nouvelle fois l'art consommé de l'auto-promotion dont fait preuve Sajou ;-) A sa décharge, ce discours de bonimenteur était assez en usage à une époque où l'on ne craignait pas de grossir le trait pour faire sa propre publicité. Les supports de communication étant bien moins nombreux qu'aujourd'hui, il ne fallait pas craindre de matraquer son discours les rares fois où l'on parvenait à atteindre la clientèle ! La subtilité n'était pas de mise...

Le recueil débute par une "Explication de la méthode" qui expose les bases de la tricographie. Cette introduction contient notamment "les expressions consacrées par l'usage depuis plusieurs années pour désigner les différentes mailles". Voilà une partie très intéressante pour nous autres, tricoteuses du XXIème siècle, afin d'appréhender le lexique de l'époque. C'est plus facile, en effet, d'aborder la suite quand on a saisi que la passe ou la maille simple sont notre jeté ou notre maille endroit d'aujourd'hui. Pour le reste, les expressions sont étonnamment fixées depuis 1860. D'ailleurs les points de base du tricot sont assez peu nombreux pour que les tricoteuses qui auraient envie de se mettre dans les pas de Monsieur Sajou ne soient pas trop désorientées ;-)

Tricographie méthode

Suivent ensuite les explications des modèles présentées classiquement, c'est-à-dire sous forme de texte. Je n'ai pas testé, ce qui m'intéressait c'était bien sûr la partie graphique. Et finalement, une fois que j'ai eu les aiguilles en main, le diagramme m'a semblé assez facile à suivre. La page consacrée à chaque motif comprend le minimum de texte : nombre de mailles à monter, nombre de mailles à répéter pour le motif, légende. En tête figure un dessin du tricot fini, un peu décourageant car bien sûr, on ne risque pas d'obtenir cette régularité idéale dans la vraie vie. Enfin... pas moi, en tout cas ;-)

Tricographie dentelle

Puis vient le principal, le diagramme à base de quelques signes simples. Il faut un peu de temps pour s'approprier la représentation graphique, moins lisible que celle dont nous avons l'habitude aujourd'hui. Par exemple, les jetés représentés par des demi-traits verticaux sautent beaucoup moins aux yeux que lorsqu'ils sont matérialisés par des cercles. Au début, j'ai aussi été un peu surprise de voir que les surjets n'étaient pas remplacés en miroir par des mailles ensemble, alors qu'il s'agit d'un motif symétrique. C'est pourtant le cas dans certaines autres explications, par exemple les bandes n°13 et n°16.

Tricographie symétrie

Mais au final, le résultat me convient, il ne me reste plus qu'à trouver comment utiliser ce joli motif. Car autant le dire tout de suite, je ne m'en ferai pas des rideaux, bien que ce soit préconisé dans l'album ;-)

Les journaux de l'époque accueillent l'initiative de Sajou par un concert de louanges. Le Monde Illustré ouvre le ban : " M. Sajou donne à ses élèves la grammaire des aiguilles et leur rend facile, en la rendant lisible, l'exécution du modèle le plus compliqué". Et d'ajouter que Sajou " pendant douze ans, a cherché la langue qu'en trois jours, maintenant, elles entendent toutes aussi bien que lui."

Mais c'est la Revue Européenne qui trouve l'argument massue, en remarquant que les signes utilisés pour la tricographie "sont des plus simples : un homme même les comprendrait". Ce n'est pas moi qui l'ai dit ;-)