Sajou développe son affaire dans l'univers des ouvrages de dames alors que la France a déjà bien engagé sa révolution industrielle. C'est encore une période où l'on ne conçoit pas que la technique puisse se développer au détriment des beaux-arts.

Y en a-t-il plus belle illustration que le fronton du Palais de l'Industrie, spécialement construit pour l'exposition universelle de 1855 ? Il est orné d'un groupe, sculpté par Elias Robert, qui représente la France couronnant d'un même geste l'art et l'industrie. Cet ensemble est d'ailleurs un des rares vestiges des nombreux bâtiments construits pour l'occasion : vous pouvez l'admirer au parc de Saint-Cloud, près de l'entrée du musée national de la céramique de Sèvres.

Palais de l'industriePhotographie Édouard Baldus

Dans cette période où l'on attend tous les progrès de la science, promouvoir les produits de l'industrie nationale constitue une grande affaire française. Dès le tournant du XIXème siècle, les expositions se succèdent et les arts décoratifs y tiennent une place d'honneur. Elles offrent aux manufacturiers une opportunité de démontrer leur savoir-faire et de mettre en avant leurs innovations. Pour peu qu'ils obtiennent une des nombreuses récompenses décernées à ces occasions, ils tiennent là un argument publicitaire de choix.

Comme les autres, Sajou ne s'en prive pas. Certes dans ses débuts, il s'est bien réclamé de telle où telle cour : breveté de Sa Majesté la Reine ou de Son Altesse Royale la Duchesse d'Orléans, voilà qui impressionne encore la clientèle dans une France qui n'est pas guérie de ses têtes couronnées. Mais ce ne sont finalement que des agréments comme fournisseur. Alors dès qu'il en a la possibilité, il leur substitue les médailles décernées par les organisations professionnelles et les jurys d'exposition. En voici un bel exemple sur la couverture de ce livret qu'il publie en 1863, dans les derniers mois de son activité commerciale.

Médailles sur livret 79

En 1849, la France rate l'occasion d'ouvrir son exposition industrielle vers l'extérieur, par crainte de la concurrence. Tant pis pour elle ! C'est donc Londres qui saisit la balle au bond et organise, en 1851, la première exposition universelle : accueillant toutes les branches de l'activité humaine, ouverte à tous les pays. Bien sûr Paris se laissera entraîner dans le mouvement et organisera l'édition suivante, quatre ans après.

Expositions nationales puis universelles : voici donc autant d'occasions offertes à Sajou, de 1840 à 1864, de présenter son savoir-faire au regard des visiteurs et à l'appréciation de ses pairs. 1855 sera pour lui une grande année : vingt-cinq pays ont rendez-vous aux Champs-Élysées, c'est un évènement qu'il ne devait pas manquer.

Expo 1855 DavidEstampe de David Etienne - source Gallica

Pendant six mois, cinq millions de visiteurs se pressent sur les quinze hectares aménagés pour accueillir vingt-quatre mille exposants. Le spectacle ne manque pas : il y a la galerie des machines bien sûr, qui s'étend de la place de la Concorde au pont de l'Alma. Mais c'est aussi l'exposition qui consacre la machine à coudre Singer en France, la poupée parlante et le premier saxophone. Elle est inaugurée en grande pompe par l'empereur Napoléon III.

Inauguration expo1855 AugustinCérémonie d'inauguration du 15 mai 1855
Gravure de Henry Augustin Valentin - source Gallica

Dans une organisation très segmentée, Sajou expose à la classe XXIII pour la broderie et à la classe XXV pour les objets de mode et de fantaisie. Au rez-de-chaussée du pavillon nord-ouest, il présente dans deux grands cadres ses modèles de Berlin bien sûr, mais également "des dessins pour la broderie au filet, au crochet, et les divers autres genres de broderie blanche". Il marque les esprits avec une nappe de quatre mètres dont je vous reparlerai.

nappe

Il s'y fait remarquer également par "une bande de fleurs système teintes plates, d'un joli dessin et d'un coloris très-heureux". Le travail universel, qui en mille deux cents pages entend faire une revue exhaustive des oeuvres présentées à l'exposition, ajoute que Sajou "a composé ou fait composer des dessins entièrement nouveaux, et nous remarquons aujourd'hui avec plaisir qu'ils ont tout à fait le caractère et le goût français.".

Expo 1855 récompensesCérémonie de remise des récompenses du 15 novembre 1855
Estampe Ph. Benoist, A. Bayot -
source Gallica

Le 15 novembre 1855, l'exposition touche à sa fin : Napoléon III et l'impératrice Eugénie, accompagnés du prince Napoléon, reviennent au Palais de l'industrie pour remettre leurs récompenses aux vaillants exposants. J'imagine Monsieur Sajou s'avancer vers l'estrade pour y recevoir fièrement la médaille de première classe que lui a valu l'excellence de son travail. En tout cas, il n'oubliera jamais de la faire désormais figurer en bonne place sur ses publications...

_Sajou cachet médaille

Sajou catalogue 1856