Ça commence bien mal : Monsieur Sajou se cache ! Il ne veut pas se laisser découvrir dans ses premières années et il va falloir enquêter encore pour retrouver sa trace entre 1805, l'année de sa naissance à Sens, et 1840 où il épouse Anastasie Granger à Paris. Mine de rien, me voilà face à un blanc de trente-cinq ans…

J'ai quand même relevé, ici ou là, quelques petits cailloux semés dans le sillage de sa jeunesse. Un premier indice : une publicité parue dans l'Annuaire bleu en 1932, à l'initiative d'Emmanuel Anglard donc, puisque que c'est lui qui avait repris les rênes de la maison à ce moment-là.

Annuaire bleu 1932
Annuaire bleu 1932 (Annuaire du commerce international)

Prudence cependant… je ne veux pas prendre cette annonce pour argent comptant sans en avoir trouvé confirmation, car je sais la propension des meilleures maisons à s'octroyer quelques années supplémentaires au compteur, histoire de renforcer leur crédibilité. Il reste heureusement des pistes à lever dans les archives pour confirmer –ou pas- la création de l'affaire en cette année 1828.

Deuxième indice, cet article du Figaro en mai 1905, qui présente cette fois la maison Sajou comme "fondée en 1838, rue de la Barillerie". Méfiance là encore, car cette information, toujours bien postérieure aux faits, est inexacte au moins sur un point : la rue de la Barillerie n'a pas été le lieu de la fondation.

Le Figaro 23-05-1905Source Gallica

Il faut donc partir de sa première adresse confirmée par l'état-civil et les actes notariés pour reconstituer le parcours de Jacques Simon Sajou. Quant aux dates, s'il avait probablement fait ses premières armes bien auparavant dans le domaine de l'imprimerie, l'année 1840 marque sans aucun doute sa véritable spécialisation dans les dessins pour ouvrages de dames. Le rapport présenté au jury à l'occasion de l'exposition des beaux-arts de 1849 laisse d'autant moins de doutes à ce sujet que le Guide Sajou lui-même l'a repris à son compte.

Rapport au jury de l'eposition de 1849Exposition de 1849 - Source Gallica

En ce milieu du XIXème siècle, la rue Michel-le-Comte bruisse de l'activité des artisans. Ils sont plus d'une centaine à s'être installés dans les cours de cette petite voie du Marais, qui relie les rues Beaubourg et Sainte-Avoye. Bijoutiers, graveurs en taille-douce, gainiers et fabricants de cartonnages, tabletiers ou plumassiers : sur à peine deux cent mètres, quasiment chaque porche ouvre sur son lot de petits métiers.

Rue Michel le Comte plan BretezLa rue Michel-le-Comte au plan Bretez - Source Gallica

Sajou débarque au 21, à la veille de 1840, pour y prendre la succession de la maison Mallez Aîné. Il s'installe dans un immeuble qui présente deux boutiques en façade, de part et d'autre d'une porte cochère, puis une grande cour autour de laquelle sont distribués les ateliers.

Il y a là le papetier Herbin, dont la renommée n'est déjà plus à faire, établi dans l'endroit depuis presque un siècle… et qui y sera toujours un siècle plus tard ! Fabricant d'encre et de cire à cacheter, apprêteur de plumes, Herbin détaille toutes sortes de papiers propres à combler les amoureux de l'écriture et les artistes à la recherche de beaux supports.

Atlas VasserotLe 21 de la rue Michel-le-Comte à l'Atlas Vasserot - Source Archives de Paris

La cour du 21 accueille également la maison Maillet et Brazier, spécialisée dans la fabrication d'éventails. Et puis de manière plus inattendue dans une rue principalement vouée aux artisans d'art, Sajou cohabite aussi à cette adresse avec le boucher Moyse et l'architecte Vergnaud, spécialiste de la distribution d'eau de Seine dans les habitations. Et oui…l'amenée de l'eau jusqu'aux particuliers est encore la grande affaire de l'époque.

La reprise de la maison Mallez est une excellente pioche pour Sajou ! Car si cet établissement a diversifié son activité en publiant toutes sortes d'ouvrages édifiants pour les dames et la jeunesse, Mallez se présentait avant tout comme "dessinateur en perles et tapisserie".

Mallez ainé rue st-AvoyeUne planche de broderie publiée par Mallez vers 1820 - source Musée national de l'éducation

Et surtout, il a lui-même débuté en reprenant le fonds d'Augustin Legrand que j'ai déjà évoqué en vous racontant les avancées de Sajou sur les modèles de tapisserie.

Petit nécessaire des Jeunes demoiselles titre

Petit nécessaire des Jeunes demoiselles marque

Après avoir publié en 1819 son Petit nécessaire des jeunes demoiselles, ce dessinateur et graveur de renom récidive, dix ans plus tard, avec un ouvrage sur l'Art de broder dédié aux jeunes demoiselles puis avec son Traité du tricot.

Traité du tricot LegrandSource Gallica

Bref, récupérer le fonds Legrand en prime avec celui de Mallez, c'est plutôt une affaire juteuse pour un homme décidé à développer une entreprise entièrement consacrée aux ouvrages de dames. Il se fait d'ailleurs un plaisir d'accoler le nom de Sajou à celui de Mallez pour capitaliser sur la renommée de son prédécesseur. Mais au-delà des modèles à proprement parler, il commence à jeter les bases de son futur commerce en se présentant dans les annuaires, dès 1842, comme fournisseur de perles, de soie et de "boîtes complètes pour brodeuses en tapisserie".

Sajou successeur de Mallez Ainé

Cependant l'établissement rue Michel-le-Comte ne durera que quelques années, jusqu'en 1843, avant que Sajou ne parte implanter son affaire dans le cœur historique de la capitale, juste en face du Palais de Justice. Et cette histoire-là sera pour le prochain épisode ;-)

Les précédents billets racontant l'histoire de Sajou
Sajou : de Sens à Paris
Sajou l'innovateur : les modèles de Berlin
Sajou l'innovateur : le conservateur de la vue
Sajou l'innovateur : la tricographie
Sajou l'innovateur : expositions et récompenses
Sajou l'innovateur : la nappe de quatre mètres

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