Évidemment, j'ai consacré une partie de mes vacances à l'immersion dans ces vieux papiers qui font mes délices. Rassurez-vous pour mon équilibre mental, je n'ai pas fait que ça ;-) Seulement il faut croire que je suis poursuivie car je me suis à nouveau retrouvée cernée par les écrits anciens lors d'une brève incursion en Suisse. Mais cette fois-ci, les archives étaient à ciel ouvert.

Le discret pays d'Enhaut, c'est bien sûr la carte postale alpine portée à sa perfection. La vallée herbeuse alterne avec des forêts denses, le tout cédant peu à peu devant les pierres grises des sommets. Mais le paysage reste à taille humaine car ce n'est pas encore la très haute montagne. Ajoutez le concert des clarines en fond sonore, les asters et les derniers soleils de la saison : on flotte avec bonheur dans le cliché absolu.

Paysages du pays d'Enhaut

Il suffit cependant de s'écarter à peine de la route qui longe la Sarine pour tomber sur une originalité locale : des habitations de bois à la façade étonnamment bavarde. Recouvertes d'inscriptions gravées et/ou peintes, elles en disent long sur leur histoire et les convictions de leurs propriétaires.

La Grande Maison de Rossinière

La première d'entre elles, la plus célèbre, est la Grande Maison de Rossinière, qui semble un véritable château bâti de madriers. Elle est connue pour ses dimensions hors normes et aussi pour avoir, en dernier lieu, abrité le travail du peintre Balthus.

La Grande Maison de Rossinière

L'histoire de cette surprenante maison débute en plein milieu du XVIIIème siècle. Comme son grand-père en 1686 puis son père en 1731, Jean David Henchoz décide de créer à Rossinière son habitation de madriers, en faisant appel à la même dynastie de charpentiers que ses prédécesseurs. Il se distinguera cependant d'eux par la taille exceptionnelle de la construction, qui en fait une des plus grandes maisons de bois en Suisse.

Notable du lieu où il exerce les fonctions de greffier de justice, Henchoz fait prospérer le patrimoine familial et se consacre au négoce du fromage en gros. C'est ce qui déterminera le volume impressionnant de sa maison : elle est aux dimensions des caves où il entend stocker et affiner la production issue des vastes alpages de l'Etivaz dont il s'assure peu à peu la propriété. Percées de 113 fenêtres, les façades mesurent 27 mètres en longueur pour 20 mètres en hauteur à leur point culminant.

Ecritures Grande Maison

Et voilà donc comment une maison raconte sa propre histoire au passant qui veut bien s'arrêter un instant devant elle : " C'est par le secours de Dieu que le sieur Jean David Henchoz moderne curial de Rossiniere fils de feu honorable Gabriel Henchoz en son vivant ancien juge curial et gouverneur du dit lieu a fait bâtir cette maison par les maîtres Joseph Geneine de Château d'Oex. Abraham Pilet justicier du dit Rossiniere Samuel Isoz Pierre Bricod David Geneine et Jean Pierre Lybirde riere le dit château d'œz Jean David Pilet Abram Samuel Pilet son fils Jean Rodolph Martin son gendre du dit Rossiniere l'an 1754". Je vous épargne la suite d'invocations religieuses et de considérations réjouissantes sur la brièveté de la vie, un peu dans le genre de celles qu'on voit aux cadrans solaires ("Les vers s'engraisseront dessus ta chair pourrie" ; accrochez-vous à votre bonne humeur, j'enlève l'échelle…)

Celle qui ne figure pas dans le récit ? L'artiste Marie Perronet, de Château-d'Oex, qui avec son époux Jean Raynaud consacra 43 journées à peindre les 2800 lettres romaines qui ornent la façade ainsi que son décor d'armoiries, de frises, de fleurs et d'animaux symboliques.

Motifs Grande Maison

Henchoz n'aura guère le temps de profiter de sa belle maison : il est emporté par la maladie en 1758, deux ans après la fin des travaux ; il n'avait que 46 ans. Restée dans la famille, l'habitation trouve en 1857 un emploi auquel la prédestinait ses 60 pièces dont 40 chambres : la voilà désormais transformée en hôtel. Elle y gagne au passage son appellation touristique de "chalet", un terme que les gens du cru réservent habituellement aux constructions d'alpage. Le livre des voyageurs porte, entre autres, les noms de Victor Hugo et d'Alfred Dreyfus qui viendra s'y reposer après avoir été gracié.

La Grande Maison en 1899La Grande Maison photographiée en 1899 par l'historien Max van Berchem
source : bibliothèque nationale de Suisse

En 1977, ce sont les peintres Balthus et Setzuko Ideta, son épouse, qui deviennent propriétaires de la grande maison et s'attachent à la restaurer au plus près de son apparence originelle. Depuis le décès du premier, elle abrite toujours une fondation à son nom.

L'auberge de la Croix Blanche

Pour être la plus connue, la Grande Maison de Rossinière est pourtant loin d'être unique en son genre. Un peu plus bas, se trouve dans la commune de Montbovon une habitation de dimensions plus modestes mais à la façade tout aussi bavarde.

Seulement, comme elle n'a pas l'aura de sa consœur, elle est beaucoup moins documentée. Nous n'en saurons donc que ce que nous en disent les inscriptions gravées par lesquelles elle se dévoile -un peu- et les archives de la presse ancienne suisse.

Chalet fribourgeois de Montbovon

En mars 1725, le Petit Conseil de Fribourg doit se prononcer sur l'opportunité d'autoriser "un grand Logis" pour y tenir auberge, à l'enseigne de la Croix Blanche. "Ce batimant â êté conpri et fait bati par Anthoine Jordan lieutenant de Mon Bovon et Marguerite née Grange sa fa" Ici le graveur s'est un peu raté sur le calibrage et a manqué de place pour terminer sa ligne mais ça ne semble pas l'avoir ému plus que ça…

Le décor toutefois ne manque pas de créativité. Pas une rosace, pas une frise, pas une moulure qui soit semblable à sa voisine ! Mais contrairement à Rossinière, nous ne connaîtrons que l'identité des maîtres d'ouvrage et rien sur les artisans qui ont œuvré à la réalisation de ce petit trésor.

Façade et pignon sud

Les propriétaires affirment ensuite leur foi en la supériorité de la plume sur l'épée, avec une touchante appropriation de l'écrit si l'on considère l'orthographe approximative. "Par les armes lon peut aqueri de la gloire mais la gloire sant plume en oubli se dissout Les plus grand roy ne sont conus que par listoire leur espee est muette et la plume dit tout". Puis suivent ici aussi les invocations à Dieu et les sentences moralisatrices qui se prolongent sur le pignon sud, auquel est opportunément accroché un balcon joliment travaillé.

Balcon sud

A l'auberge de la Croix Blanche, on venait au temps des diligences troquer ses chevaux fourbus contre les bêtes fraîches qui assureraient la prochaine étape du voyage. La façade présentait tous les attributs d'un relais de poste : une enseigne promettant "bon logis à pied et à cheval", doublée d'une tête de cheval qui surplombait l'entrée principale il y a encore un demi-siècle. Elle est aujourd'hui remplacée par celle d'un cerf couronné de ses bois.

Croix tréflée et tête de cerf

Aux Moulins, le restaurant de la Croix d'Or

Les Moulins,  c'est le village qui se trouve entre Rossinière et Chateau-d'Oex. Sur cette maison-là, rien de rien… Seulement l'assurance de ses actuels occupants qu'il s'agit bel et bien d'une habitation de 1716 et deux qualités qui lui donnent une place à part : il abrite le sympathique restaurant où nous avons passé une fort bonne soirée et… je peux me bercer d'illusions sur d'improbables lointains ancêtres suisses ;-)

Restaurant de la Croix d'Or

1716
Par la grâce de Dieu honeste Jean Lenoir a fait batir ceste maison
Par maitre Ioseph Genaine Moyse Bornet Jean Henchoz
Tandit que tu peut pecher fait voir ta convertion
Ouverts iour et nuit (uers) cete maison soyons touiours resolu a dependre de la volonté de Dieu

Jean Lenoir

Les maisons qui parlent, le fantasme ultime de la généalogiste en goguette…