L'ouvrage d'Ernestine est un de ces jolis mystères qui me font démarrer au quart de tour. Il arrive pourtant dans mes mains un peu écrasé par un cadre ovale, trop mal taillé pour lui rendre justice.

Ernestine encadrée

Je me dépêche donc de le démonter et, par la même occasion, de faire disparaître le doupion turquoise du fond qui avale la douceur nacrée des couleurs.

Je suis sous le charme de cette moitié de bourse perlée, restée en suspens sans atteindre sa destination finale d'objet utilitaire. Elle est tout petite, 9 centimètres de hauteur sur 6,5 de largeur, et les perles de verre qui la tapissent sont vraiment très fines.

Ernestine endroit

Le charme, il est dans le motif de Berlin qui représente une demi-couronne fleurie. Les dégradés ne sont pas très sophistiqués, deux tons de rose, deux tons de bleu, trois tons de vert, à peine quelques teintes supplémentaires pour marquer un coeur ou un semis... Mais l'ensemble conserve tout de même un joli modelé.

Même les imperfections contribuent à me faire aimer davantage ce minuscule ouvrage : j'imagine l'adolescente peinant sur son aiguille mais parfois assez distraite pour contrarier un rang ou sauter un fil sur sa trame. La netteté du résultat en pâtit mais je ne m'en attendris que plus.

Ernestine imperfections

J'espérais tenir un petit morceau de sablé de perles, une technique reconnaissable entre mille : les morceaux perlés coulent littéralement entre les doigts Mais maintenant que j'ai l'ouvrage en main, que je peux le regarder de près et examiner son envers, je vois bien que les perles ont été appliquées sur une toile de fond.

Ernestine envers

Puis arrivent les questions. Comme la bourse n'a pas été montée, toutes les suppositions sont possibles : elle était dès le départ prévue pour être un travail d'apprentissage, ou bien la brodeuse est tombée en panne de perles, ou bien la jeune fille n'avait pas l'usage d'un objet trop sophistiqué pour elle, ou bien...

Et le dernier détail qui me ravit, c'est que la broderie n'est pas tout à fait anonyme, ce à quoi je suis par dessus tout sensible : elle est signée de trois initiales dorées qui sont trop peu pour l'identifier complètement mais suffisantes tout de même pour y voir une revendication, toute discrète qu'elle soit.

Ernestine initiales

A ce stade de mes interrogations, je regrette déjà d'avoir critiqué le cadre de pacotille qui écrasait la broderie. Car la main qui a offert cette protection au petit lambeau perlé a aussi pris soin de noter sur l'envers des indications essentielles.

Il me semble d'ailleurs que l'encadrement n'est pas bien ancien, en tout cas pas autant que l'ouvrage. Pourtant l'objet s'est retrouvé sur le trottoir d'une brocante virtuelle... Quand on a vidé la maison après sa mort, n'y avait-il plus personne pour vouloir maintenir le souvenir de l'aïeule disparue ?

Cadre envers

Je trouverai des réponses à beaucoup de mes interrogations. En confrontant l'envers et l'endroit, je découvre l'identité cachée par les initiales : EDD pour Ernestine Dévirat-Déon. C'est la première étape pour donner chair à une jeune fille qui se situe à la fin du XIXème siècle, si loin de nous, déjà... Le perlage et le motif Berlin sont d'ailleurs bien représentatifs des travaux d'agrément de cette période.

L'envers du cadre m'offre enfin une raison supplémentaire de m'attacher à ce petit morceau de rien : ma brodeuse est costalorienne, quelle chance ! Voilà une belle aubaine pour moi qui suis transplantée et n'ai donc habituellement pas motif à faire des recherches dans mon département de cœur. En vérité, c'est pour cela que ce petit ouvrage m'a interpellée, sans savoir dans quelle aventure je m'embarquais :-)

Le décor est planté mais aujourd'hui, je ne dirai rien de plus de la vie d'Ernestine. Car j'ai gardé en tête une proposition qui date déjà un peu, et qui était de vous expliquer comment je pistais mes petites brodeuses.

Signatures

Si vous avez l'habitude de la recherche dans les archives, je ne vous apprendrai rien :-) La série qui s'annonce est pour celles qui aimeraient documenter leurs marquoirs anciens mais ne savent pas comment démarrer une telle recherche.

Beaucoup de tutoriels très bien faits sont disponibles sur le sujet des recherches généalogiques, je ne réinventerai donc pas ce qui existe déjà. Ce que je vous propose, c'est d'adopter Ernestine comme cas d'école et, sur ses pas, de partir à la découverte des trésors que recèlent –ou pas- les archives.

Une telle recherche comporte des moments de découvertes tous azimuts quand on démarre avec un boulevard devant soi, de déception quand on perd une trace, de blocages quand on n'arrive pas à renouer le fil… et de bonheur quand on lève une nouvelle piste. Il y a de tout cela derrière cette demi-bourse perlée !

Alors, prêtes à me suivre dans l'enquête sur Ernestine ?