Après avoir voyagé, et aussi un peu rêvé, en suivant le frère d'Ernestine de l'autre côté de l'océan, je vous ramène aux archives françaises. Le retour sur terre est rude ; nous allons explorer une source d'informations plus prosaïque puisqu'il s'agit d'un fonds essentiellement fiscal. Sous des dehors un peu revêches, il présente cependant tant d'avantages qu'il serait bien dommage de passer à côté.

L'enregistrement

Tout au long du XIXème siècle et pendant une bonne partie du XXème, l'administration de l'enregistrement contrôle, pour les imposer, les actes juridiques qui jalonnent la vie des citoyennes et des citoyens. Elle enregistre et taxe essentiellement -mais pas seulement- les actes établis par les notaires : mutations, contrats de mariage, successions, cessions de fonds de commerce, baux, obligations, etc.

Direction générale de l'enregistrement

Bien sûr, quand on connait le notaire de la famille et qu'on peut y accéder, le fonds de l'enregistrement a beaucoup moins d'utilité. Mais il se révèle vite indispensable, d'abord pour les actes accomplis sans notaire et aussi quand les archives d'un notaire sont incomplètes. Il arrive en effet qu'elles aient  été détruites pendant une guerre, ou bien que l'étude ait été accidentée, ou encore malheureusement qu'un notaire n'ait pas assez scrupuleusement veillé à l'intégrité de ses minutes.

Ce fonds est également d'un grand intérêt tout simplement quand on n'a pas identifié le notaire qui nous concerne. Certes les familles allaient souvent au plus pratique en faisant travailler une étude proche de leur domicile, mais ce n'est ni une régle systématique, ni d'une grande aide lorsqu'on se trouve en milieu urbain. Comme il y a généralement un bureau d'enregistrement pour tout un canton, il est plus facile de rechercher un patronyme dans ses tables que de faire le tour de tous les notaires du coin. Vous pourrez par la suite, grâce aux registres des formalités, identifier le notaire qui vous intéresse pour vous attaquer directement à ses archives.

Et finalement, le fonds de l'enregistrement a également le grand intérêt d'être librement communicable au bout de cinquante ans, c'est-à-dire plus rapidement que les minutes notariales pour lesquelles il faut attendre soixante quinze ans. C'est important pour nous qui n'avons pas de liens de parenté avec nos petites brodeuses, et donc pas de possibilités de déroger aux délais de communicabilité. Cet avantage est encore renforcé par le fait que les notaires ont très parcimonieusement déposé aux archives départementales leurs minutes postérieures au XIXème siècle.

Table alphabétique

Les archives de l'enregistrement sont réparties en différentes catégories, mais toujours organisées de la même manière ; on commence par prospecter dans des tables qui sont le plus souvent des listes alphabétiques de noms de famille, destinées à faciliter la recherche. Quand on a trouvé la personne qui nous intéresse, on obtient par la même occasion les références nécessaires pour continuer vers les registres des formalités, dans lesquels les actes taxés sont transcrits pour leur essentiel.

Les tables des successions et absences

Nous allons aborder l'enregistrement par le biais des tables des successions et absences, pour la bonne raison que nous avons la chance de les avoir en ligne en Côte-d'Or. C'est loin d'être le cas dans tous les départements et il faudra alors aller les consulter en salle de lecture. Elles sont cependant la porte d'entrée vers une source d'un intérêt généalogique tel que les archives départementales font de plus en plus l'effort de l'intégrer à leur offre internet.

Les successions constituent en effet une source majeure pour retracer l'histoire des familles. On y a une vision exhaustive des enfants subsistant au décès, ce qui permet de répérer ceux qui peuvent nous avoir échappé au travers de l'état civil ou des recensements ; on y détecte les liens électifs, difficiles à repérer ailleurs comme nous le verrons avec la succession de Monsieur Sajou (oui, je sème des cailloux pour m'obliger à reprendre l'histoire :-) ; et surtout, au travers des inventaires après décès notamment, on y a une assez bonne idée du niveau de vie de nos ancêtres et souvent même, une description exhaustive de leur intérieur. Rappelez-vous la cage aux serins d'Estelle, accrochée dans sa cuisine donnant sur le jardin... Où, ailleurs, aurais-je pu avoir un tel luxe de détails sur la maison où vivait mon arrière-arrière-grand mère ?

des oiseaux pour Estelle

Les tables des successions et absences contiennent tous les décès survenus dans le canton, y compris s'il n'y a pas biens à transmettre ; même les décès des enfants y figurent. Nous y trouverons également les successions déclarées par un simple particulier ; sans entrer dans les subtilités, il est en effet possible de gérer les successions les plus modestes en ne faisant pas appel à un notaire.

Outre les notices de décès que devaient fournir chaque trimestre tous les maires du canton et les déclarations de succession elles-mêmes, les tables sont également alimentées par les renvois provenant des autres bureaux. C'est ce qui fait une grande partie de leur intérêt pour les personnes décédées en dehors de la commune où elles habitaient. En effet, côté état civil, l'acte de décès est toujours dressé dans la commune où est survenue la mort, ce qui le rend parfois difficile à trouver si la personne était loin de chez elle à ce moment-là. Mais côté enregistrement, nous aurons pas mal chances de trouver tout de même ce décès dans le bureau correspondant au lieu officiel du domicile. Nous allons pouvoir le constater de manière spectaculaire.

Si la personne décédée ne possédait rien, la ligne est close par un certificat de carence et la recherche s'arrête là. Et s'il y a des biens à transmettre, la table nous fournit les références nécessaires pour aller consulter la teneur de la succession dans le registre des formalités.

La famille d'Ernestine dans les tables des successions et absences

Pour  tester la recherche, nous allons nous essayer à un cas qui promet d'être simple : Jean Baptiste, le père d'Ernestine, est décédé à son domicile de Bouix le 21 mars 1899.

En descendant un peu sur la page d'accueil des archives départementales de la Côte-d'Or, nous localisons le fonds qui nous intéresse, répertorié en série Q. Je commence à vous faire prêter attention aux séries, car nous allons bientôt avoir besoin de comprendre cette logique de classement :-)

TSA sur les AD 21

Nous voici en terrain désormais connu, dans une arborescence qui correspond cette fois-ci aux différents bureaux d'enregistrement du département. Il faut donc repérer celui dont dépendait le village de Bouix. Ça peut être une petite difficulté de trouver le bureau qui nous concerne, corsée par le fait que le ressort de ces bureaux a souvent évolué au fil du temps et au gré des réorganisations administratives. Certains sites d'archives vous proposent des aides, parfois des cartes fort utiles. Ces aides manquent un peu en ce moment sur le site de la Côte-d'Or qui est en cours de refonte... ça va bientôt s'arranger :-)

Nous allons logiquement nous tourner vers le bourg un peu important le plus proche de notre village, celui de Châtillon-sur-Seine. Il comprend deux bureaux dont le ressort est détaillé en haut de page, mais en déroulant l'arborescence, pas de doute : c'est le premier qui nous intéresse pour la période où est décédé le père d'Ernestine. En faisant défiler la liste des registres, nous repérons celui qui correspond à la période 1896-1909.

Registre 1896-1909

Le registre fait 151 pages, mais dès la deuxième, une main charitable a indiqué les folios où débutaient chaque lettre, nous allons donc directement au folio 38 pour trouver les D. Vous constatez que l'ordre alphabétique s'arrête à cette première lettre. Désormais, les déclarations de décès ont été enregistrées dans l'ordre de leur arrivée au bureau, ici à partir de 1896. Nous allons donc avancer de quelques pages, jusqu'au début de l'année 1899, pour examiner avec un peu plus d'attention les patronymes figurant dans la colonne de gauche et trouver le décès de Jean Baptiste, dès le folio 40, en bas de page.

TSA Jean Baptiste

Les éléments portés dans les neufs premières colonnes de la page de gauche nous confirment, avec la date du décès et le nom de la veuve, que nous avons trouvé la bonne personne. Les informations qui nous permettront d'aller plus loin se trouvent sur la page de droite.

TSA Jean Baptiste droite

Le défunt a laissé un héritier, en la personne de son fils. Nous savons qu'il laisse aussi sa veuve Louise et sa fille Ernestine ; mais les renseignements portés sur la table sont sommaires, souvent reportés sur la base de la notice décès du maire donc rarement exhaustifs. On trouve ensuite mention de terres sur la commune de Pothières, ce qui est logique puisque c'est le village natal de Jean Baptiste. Et vient enfin le renseignement qui va être intéressant pour nous ; il y a eu une succession, et nous obtenons ici ce qui va nous permettre de la trouver : elle a été enregistrée au registre des formalités le 15 septembre 1899, sous la référence 74/277. (Ne vous inquiétez pas, si vous prenez l'habitude de traîner dans les archives, vous vous ferez vite aux écritures de petits cochons :-)

Suivant la même logique, nous trouvons la ligne concernant Augustine, décédée à Bouix le 13 juin 1950. Sa succession a été enregistrée le 8 août 1950, sous la référence 169. Et par un coup de chance, parce que nous sommes dans un canton peu peuplé et surtout que nos familles DÉVIRAT et DÉON sont toutes les deux à la lettre D, nous localisons le décès de Charles dans le même registre, cinq pages avant ! J'avoue que la sérendipité m'a aidée car je n'aurais pas eu l'idée de venir le chercher là.

TSA Charles gauche

Charles a finit sa vie, logiquement, de l'autre côté de l'océan. Il est mort le 10 décembre 1946 à Opelousas, en Louisiane, mais sa résidence était encore officiellement établie à Bouix. Il avait 58 ans et laissait pour héritière sa soeur Ernestine, de l'autre côté de l'océan. Sa succession a été enregistrée le 12 août 1947, sous le numéro 127.

C'est donc la preuve que même un décès très exotique peut être retrouvé grâce aux tables de l'enregistrement. D'ailleurs j'ai réorganisé toutes mes recherches pour vous les présenter de manière un peu didactique, par source ; cependant vous pressentez bien que mon enquête, constituée d'impasses solutionnées une à une sur plus de deux ans, ne s'est pas du tout déroulée de manière aussi linéaire ! Et si vous vous posez la question : dans la vraie vie, ce n'est jamais le cas...

En réalité, c'est cette mention d'un décès en Louisiane trouvée par hasard dans l'enregistrement qui m'a, la première, mis la puce à l'oreille et donné envie de chercher un peu du côté de Charles.

Main street Opelousas

Paradoxalement, j'ai eu un peu plus de mal avec Louise, la maman, pourtant décédée très classiquement à Bouix, le 8 mars 1932. Impossible de la trouver sur le bureau de Châtillon, y compris en regardant beaucoup plus tard au cas où sa succession n'aurait pas été réglée avant le décès de Charles. Pourtant, même en l'absence de biens propres, la notice de décès remplie par le maire aurait bien dû faire l'objet d'une ligne dans ce registre-là... Puis en y revenant, j'ai réalisé que Bouix se trouvait très près aussi de Laignes, le chef-lieu du canton voisin. Et si, en 1932, le notaire de la famille s'était trouvé là plutôt qu'à Châtillon ?

C'était le cas, évidemment. La succession de Louise a donc été enregistrée le 8 mars 1932, sous le numéro 109, et sur le bureau de Laigne probablement parce que le notaire qui l'a gérée se trouvait là. Mais pour s'en assurer, nous allons devoir bouger ; car les tables sont en ligne mais pas les registres des formalités.

TSA Louise

En partant à la poursuite d'Ernestine, nous avons vu que les recherches dans l'état civil ne sont qu'un premier pas pour dessiner la silhouette d'une brodeuse. Rappelez-vous, ce n'était que le tout début de notre enquête... Elles sont indispensables, certes, pour jalonner sa vie, mais restent bien insuffisantes si l'on veut essayer de comprendre son parcours. Et j'espère vous avoir fait toucher du doigt ce dont je suis maintenant convaincue : elles sont très loin d'être les plus intéressantes :-)

Vous rendez-vous compte de tout ce que nous avons trouvé en ligne, une tasse de thé à la main, sans bouger de notre cocon ? Je vous rappelle d'où nous sommes parties :

Bourse perlée

A partir de cette jolie demi-bourse perlée, plus précisément à partir des mentions portées au dos d'un cadre trouvé en brocante, nous avons retracé sur tout un siècle la vie et la carrière d'Ernestine, son environnement familial, le parcours de son frère ; et nous sommes parties avec lui visiter des pays lointains.

Allez... zou ! Il est temps de bouger justement, et pour les recherches les plus savoureuses : celles que l'on fait dans la vraie vie. La prochaine fois que nous parlerons d'Ernestine, je vous emmène toucher les vieux papiers, et vous empoussiérer un peu le bout des doigts en salle de lecture :-)