Je songe souvent au paradoxe qu'il y a à être femme et à chérir les travaux d'aiguilles, aujourd'hui où j'aurais pu choisir n'importe quelle autre passion. J'y songe en souvenir de celles qui m'ont précédée et pour lesquelles ils ont symbolisé la défaite de tout ce qu'elles auraient pu devenir : puisque tu es femme, tu ravaleras tes rêves, tu noieras ton identité dans celle de ton mari, tu limiteras ton horizon à ton aiguille et aux quatre murs de ton foyer. Et s'agissant de mes propres ancêtres, j'ajouterais : femme et pauvre, la double peine qui te rogne les ailes pour bien te contenir dans la case assignée par les hasards de la naissance.

J'y ai particulièrement songé il y a quelques semaines, entre les murs de l'ancienne prison Saint-Lazare, où il me semblait entendre hurler ces cohortes de malheureuses auxquelles les travaux de couture ont été imposés pour les faire revenir de force dans les rangs du bien comme il faut.

J'y songe… et pourtant je ne renierais mon aiguille pour rien au monde, sans parvenir à m'expliquer la plénitude que je ressens à faire sortir de mes mains l'ouvrage que j'avais dans la tête. Je sais qu'il est dérisoire aux yeux du monde, ce qui m'indiffère, inutile sauf à mon propre contentement, ce qui n'est pas rien, et voué à la destruction dans un avenir pas si lointain, ce qui ne me préoccupe pas encore.

J'y songe… et voilà pourquoi je n'ai pu réprimer un sourire en découvrant cette photo :

A mon plaisir

Nous sommes dans les années cinquante, je dirais. Elle venait tout juste d'obtenir le droit de vote mais elle n'avait pas encore celui de travailler sans le consentement de son mari, probablement ne possédait-elle pas le commerce en son nom propre. Mais cette mercerie était son plaisir et elle le clamait aux yeux de tous ceux qui passaient par là !

A mon plaisir détail

Merci de ne pas briser mon délire en me faisant remarquer qu'on peut tout aussi bien lire A mon plaisir, café tabac :-) Et de me faire plutôt un petit miracle, en reconnaissant le lieu, par exemple ? Je n'ai aucun indice, le dos de la carte-photo est muet, elle est sortie de nulle part et ce coin de campagne est si banal que l'espoir est mince de l'identifier. Mais ça se tente !