Il traîne dans mon bazar un intrigant objet dont je ne peux qu'imaginer l'usage. J'aime l'originalité de son marquage Au Bon Marché qui ne le fait toutefois pas entrer dans la sphère publicitaire. Car c'est un véritable objet de métier et c'est ça qui me plaît, je crois : mon imagination se met en marche et le suit dans les entrailles du grand magasin où il a servi à... A quoi, au fait ?

Réglet Bon Marché

Ce qui est sûr, c'est que ça a à voir avec des glissoires :-) J'ai repensé à d'anciennes lectures car ces fameuses glissoires participent à la grande machinerie commerciale que Zola décrit dans Au Bonheur des Dames :

Le service de la réception se trouvait dans le sous-sol, du côté de la rue Neuve-Saint-Augustin. Là, au ras du trottoir, s’ouvrait une cage vitrée, où les camions déchargeaient les marchandises. Elles étaient pesées, puis elles basculaient sur une glissoire rapide, dont le chêne et les ferrures luisaient, polis sous le frottement des ballots et des caisses. Tous les arrivages entraient par cette trappe béante ; c’était un engouffrement continu, une chute d’étoffes qui tombait avec un ronflement de rivière. Aux époques de grande vente surtout, la glissoire lâchait dans le sous-sol un flot intarissable, les soieries de Lyon, les lainages d’Angleterre, les toiles des Flandres, les calicots d’Alsace, les indiennes de Rouen ; et, parfois, les camions devaient prendre la file ; les paquets en coulant faisaient, au fond du trou, le bruit sourd d’une pierre jetée dans une eau profonde.

Émile Zola - Au Bonheur des Dames

(au passage, je remarque que même les plus grands sont capables de faire tomber une chute... pardon Émile, je t'aime :-)

Cette glissoire-là fait le lien entre la rue et les entrailles du magasin : elle permet de déverser dans son sous-sol les marchandises arrivant du monde entier et dont Octave Mouret entend ensuite inonder la ville.

Mais elle n'est pas la seule. Au coeur du grand magasin, d'autres toboggans concrétisent la toute-puissance du commerce rationalisé ; ceux-là je ne les trouve plus dans une oeuvre de fiction mais dans un petit livret édité par la maison et retraçant l'Historique des magasins du Bon Marché (merci, Violine pour ce joli cadeau qui complète ma documentation sur le sujet)

Glissoires

Les glissoires déroulent leur spirale tout au long des étages. Car les clientes, après avoir fait leurs emplettes aux différents comptoirs du magasin, n'ont pas toujours envie de repartir chargées de paquets ; souvent, elles trouvent bien plus pratique d'utiliser le service de livraison proposé par la maison. Au sous-sol, se trouve le dépôt central qui regroupe tous leurs achats à livrer dans Paris et la banlieue.

Là se trouve aussi une gigantesque table tournante à mouvement continu, recevant tous les paquets qui lui sont amenés par des toiles sans fin actionnées mécaniquement et sur lesquelles aboutissent les glissoires desservant tous les étages des magasins et de l'annexe. Les livreurs, divisés en équipes pour la province et pour les différents quartiers de Paris, saisissent au passage les paquets étiquetés et les placent dans des paniers roulants, selon les indications qu'ils portent.

Pas une minute n'est perdue et, grâce à cette habile et pratique division du travail, les achats peuvent être portés à leur destination avec une rapidité extraordinaire et une précision parfaite.

Historique des magasins du Bon Marché

Table tournante

La voici, cette fameuse table tournante du service des achats. Je distingue bien, dans le fond, l'arrivée des glissoires desservant les étages : mais j'ai eu beau scruter la carte postale, je ne vois personne y utiliser un objet qui ressemble de près ou de loin à mon réglet. Ceci dit l'injonction imprimée dessus donne à penser qu'il était plutôt utilisé au départ des toboggans.

Il est en bois plat d'un demi centimètre d'épaisseur, il mesure  presque un mètre de long sur trois centimètres au plus étroit et treize au plus large.

Servait-il à guider les colis pour qu'ils suivent le bon chemin ? Mais il n'est guère pratique à prendre en main, même à son extrémité la plus étroite, alors je ne vois guère la possibilité de l'utiliser pour en plus peser sur des paquets récalcitrants. Ou alors il faisait office de séparateur amovible dans un dispositif particulier ? Bref, après avoir bien disserté sur les glissoires, je ne vois toujours pas à quoi peut servir ce truc bizarre. Je m'en remets à vous, peut-être aurez-vous une idée ?

Il y en a qui ne se posent pas la question, en tout cas :-) Ce sont les bambins croqués par Marie-Madeleine Franc-Nohain, en 1937, dans son amusant album d'Histoires parisiennes. Eux ont tout de suite compris l'intérêt des glissoires... et nul besoin de réglet !

Histoires parisiennesSource : Gallica

Nous avons la réponse grâce à Laure et à sa maman : il s'agit d'un objet générique, qui n'est pas propre au Bon Marché, car elle a appris à l'utiliser dans son école de couture pour réajuster le plissage des jupes. Merci Laure, merci la maman de Laure ;-)