La semaine dernière, les archives départementales de la Seine-Maritime partageaient une petite pépite sur leur page Facebook. Jean François Amfrye est quincaillier à Rouen où il habite rue du Gros-Horloge. Il est bien persuadé, lorsqu'il en est parti ce jeudi 27 juin 1791, d'avoir fermé à clef la petite porte donnant sur son jardin. Et voilà que trois jours après, des ouvriers lui signalent pourtant qu'elle est ouverte depuis le vendredi !

Dans sa plainte du 6 juillet, il donne force détails sur le pain, la confiture et les œufs que les indélicats ont consommé sur place, les bouteilles de vin vidées et les verres sales abandonnés sur la table, les chandelles consumées… Mais surtout, les brigands lui ont volé sa veste ! Espère-t-il qu'on pourra la lui retrouver ? En tout cas, il laisse comme indice suprême un échantillon du tissu qui a servi à la confectionner et qui est adjoint à la plainte par un beau cachet de cire rouge.

Veste volée

Cette publication m'a rappelé une trouvaille moins chanceuse faite ici, à Dijon, dans notre beau palais des archives de la Côte-d'Or. Je ne sais plus du tout ce que je cherchais dans ce carton mais la sérendipidité m'a menée tout droit à l'histoire de Manuel Audifret, marchand à Dijon, qui ne devait pas avoir que des amis. Car c'est fort probablement à la suite d'une dénonciation que se pointent chez lui, en ce 14 octobre 1823, trois préposés des douanes et un commissaire de police, fort désireux d'inspecter son stock de tissus.

L'industrie vit toujours au rythme des lois protectrices de 1816, exigées par les manufacturiers français en relais du blocus continental dont l'étau s'est desserré avec le départ de Napoléon pour l'île d'Elbe.

Début procès-verbal AD21Archives départementales de la Côte-d'Or

Les filateurs et les fabricants de toile n'ont pas été les derniers à prêcher pour leur chapelle, évidemment. Selon leur catégorie, les étoffes étrangères sont tout bonnement prohibées, ou bien taxées à des niveaux tels qu'elles en deviennent inaccessibles. Sur ces contraintes prospèrent à la fois la fraude et les moyens déployés par les douanes pour la contenir. Voilà ce qui vaut au sieur Manuel Audifret, en ce mardi après-midi, cette descente fort désagréable.

Dès le premier magasin, on reconnaît, au milieu d'autres marchandises, sept pièces et deux coupons de percale en cravattes ; deux pièces de percale, un coupon de calicot et deux coupons de mousseline, plus un carton contenant vingt huit pièces et coupes de tulles en coton brodée et non brodée, le tout dépourvu de l'estampille. Le délit est ainsi caractérisé, car les manufacturiers français était tenus d'apposer sur les produits de leur industrie une estampille qui en attestait l'origine. Détenir des coupes sans la marque réglementaire conduisait immanquablement à être accusé de trafiquer de la fabrication étrangère.

Audifret proteste. Il fait valoir que percale, calicot et mousseline proviennent d'un fonds de magasin racheté à la Veuve Royer ; quant aux tulles il les tient de Monsieur Aubry qui est négociant à Mirecourt, et il a les factures qui le prouvent. Mais rien n'y fait : hors l'estampille, point de salut...

Provenance marchandises AD21Archives départementales de la Côte-d'Or

On mène ensuite la perquisition la plus exacte dans un second magasin, les chambres, jusqu'à la cave et au grenier, et dans toutes les autres dépendances sans y trouver d'autre marchandise prohibée. Ces messieurs de la force publique s'en retournent donc au bureau de police sur les quatre heures du soir, en emmenant avec eux les étoffes litigieuses qu'ils ont bien sûr confisquées.

Et c'est là que je souffre ! Car pour compléter le dossier de la plainte, les agents de la douane consignent dans une enveloppe des échantillons de chacun des tissus saisis. Dans une enveloppe bien cachetée...

Enveloppe cachetéeArchives départementales de la Côte-d'Or

Il y a donc là-dedans des petits morceaux de percale, de calicot, de mousseline, de tulle brodé et non brodé. Ils datent de 1823. Et j'ai beau la regarder fixement, l'enveloppe ne s'ouvre pas. Voilà :-(

Je continuerai tout de même à farfouiller dans cette série-là. C'est bien le diable si la chance ne me sourit pas un jour en m'offrant des échantillons accessibles, comme aux archives de la Seine-Maritime...