Du rouge, du rouge, du rouge ! C'est le mot d'ordre aujourd'hui puisque nous partons pour un voyage dans le monde des cotons à marquer, un grand classique du linge au XIXème et dans la première moitié du XXème siècle.

Je commence avec un rappel sur la différence entre la broderie et la marque, résumée dans cet extrait du Petit Écho de la Mode :

"L'initiale est dite chiffrée, lorsqu'elle est brodée ; elle est dite marquée, lorsqu'elle est faite au point à la croix. Le beau linge de corps ou de maison est chiffré, alors que le linge courant est marqué."

Album d'alphabets et de monogrammes - N°2 (c. 1920)

Si vous voulez aller plus loin, j'avais approfondi la différence entre la broderie et la marque dans ce billet consacré à une taie d'oreiller qui illustrait à elle seule la dualité entre les deux travaux. Dans ce contexte, il n'y a rien d'étonnant à ce que les manufacturiers développent une gamme spécifique ; on attend au minimum du fil à marquer qu'il soit rouge, pour satisfaire à une tradition non-écrite mais vivace, et surtout grand teint, pour résister aux lavages répétés et agressifs que doivent subir le linge de maison et le linge de corps.

Cartier-Bresson ne déroge pas à l'usage, comme en témoignent abondamment les catalogues et nos collections : ses cotons à marquer se multiplient sous des appellations et des conditionnements variés mais au bout du compte , le fil lui-même ne semble guère différent de l'une à l'autre.

L'article référencé 249 au catalogue de 1926 présente la petite originalité de pelotes à la forme peu courante ; elles sont en effet légèrement aplaties et, de ce fait, sont joliment ceinturées par une arête médiane.

Article 249-1

Article 249-2

L'article 250 s'avance quant à lui sous l'apparence d'une pelote  plus classique mais avec un fil dont tout indique qu'il est similaire au précédent.

Article 250-1

Article 250-2

Article 250-3

C'est la même chose pour l'article suivant qui se présente cette fois enroulé sur cartes,. Mais là encore, il est bien difficile de voir une différence sur le fil : il est toujours bien rouge, et bien retordu, presque perlé. Comme par-dessus le marché, le catalogue promet le même choix de titrage pour tous ces cotons à marquer, du 5 au 30, il faut bien se rendre à l'évidence : la variété n'est qu'apparente et réside surtout dans la présentation

Article 251

Et ce n'est pas fini ! Cartier-Bresson proposait encore en 1908 d'autres qualités dont je n'ai pas trouvé d'illustration dans nos collections. Article 59, le coton à marquer Au Gland, article 60, le coton à marquer Au Canevas Alphabétique, article 60 bis, le coton à marquer À l'Étoile... N'en jetez plus !

Articles 59-60-bis

Comme si ça ne suffisait pas, Pernolet vient encore mettre son grain de sel dans l'affaire puisque nous avons déjà vu qu'il survit au catalogue de 1908 avec une gamme de fils individualisée. Et parmi elle, ce monument déniché par Michèle dans ses collections ;-)

Cette boîte est vraiment très marrante, et pas seulement par son sujet qui peut sembler un tantinet anachronique aujourd'hui : les mentions indispensables, "rouge", Au Christ et "pelotes portant n°2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9" sont écrites avec un modèle d'alphabet réutilisable à l'aiguille. Pour faire bonne mesure, on a disposé verticalement, à gauche et à droite, les lettres ne figurant dans ces inscriptions, de sorte que l'acheteuse de la boîte dispose au final d'un modèle d'alphabet complet.

Drôlement bien pensé, le packaging de votre article 137, Monsieur Pernolet !

Au Christ dessus

Au Christ devant

Je termine avec deux jolies pépites qui sont encore dans la catégorie des cotons à marquer ; elles ne sont pas directement Cartier-Bresson mais font partie de sa galaxie puisqu'elles sont identifiées LV pour Louis Viarmé.

Comme on a pu déjà le constater, les filateurs ne se montrent pas particulièrement progressistes et utilisent volontiers leurs filles pour s'acheter des gendres, le mâle leur semblant visiblement seul capable de prendre leur succession aux affaires. En 1877, Louis Viarmé marie donc sa fille Marie avec Maurice Frings et la raison sociale de l'entreprise devient L. Viarmé, Frings et cie, puis carrément Maurice Frings en 1900, après la mort de beau-papa.

Voilà pourquoi je placerais ces deux cartes de coton à marquer À la Plume et À la Clé , encore siglées LV, dans les décennies 1850-1880. Leur ancienneté fait qu'elles ne sont pas parmi les plus communes à être parvenues intactes jusqu'à notre XXIème siècle. Nous les devons une nouvelle fois à Michèle qui les a sorties pour nous de sa collection ;-)

A Marquer LV