Dimanche dernier, je vous ai mises dans l'ambiance du vieux Paris sur le point de disparaître dans les travaux haussmanniens. Aujourd'hui, finie la balade le nez au vent, je sais exactement où je veux vous emmener et c'est dans un petit bout de rue bien menacé, lui aussi, dans ces années 1860.

À cette époque, la rue Saint-Denis fait partie d'un quartier dédié au commerce de la mercerie et de la soie. De quelque côté qu'on se tourne, il n'est pas un immeuble qui n'accueille une activité dans ce domaine ; et bien souvent plusieurs, en devanture, dans les ateliers de fond de cour, dans les étages...

Passementerie et chenilles, rubans de soie, mercerie de gros ou de détail, soies en bottes teintes ou écrues, laines et tapisserie, plumets et fleurs de soie, boutons, tresses et lacets, dentelles, tulles et broderies, moules à passementerie, soies à coudre et à broder : c'est le paradis des amoureuses de mercerie.

À peine un boulanger, un rôtisseur ou un marchand de vin parviennent-ils à se glisser par ci par là, pour nourrir tout ce monde. Ici une dévideuse en soie, là un dessinateur en broderie, plus loin une échantillonneuse d'ouvrages ou une passementière à l'établi… On attrape au vol des noms familiers, Grellou avec sa mercerie, Koechlin-Dollfus avec ses fils et canevas pour tapisserie ou les laines au Bon Pasteur de Poiret. Ils resteront longtemps fidèles à la rue Saint-Denis.

Marques St-Denis

Bref chaque porche bruisse des activités liées au travail fin du textile et plus particulièrement de la soie, tellement en vogue pour les ouvrages de dames dans cette seconde moitié du XIXe siècle.

À dire vrai, si je scrutais les enseignes et les affiches publicitaires dans les photographies de Marville, c'était toujours dans l'espoir d'y trouver quelque chose qui ressemblerait à Sajou. Mais saisie par la magie de ses images, je me suis volontiers laissée entraîner à l'écart de la rue Rambuteau et, la sérendipité aidant, c'est une autre surprise qui est venue à moi.

Rue Saint-DenisPhotographie de la rue St-Denis par Marville, 1865-1866 - Bibliothèque historique de la Ville de Paris

Par chance, Marville a cadré sa photographie de sorte à laisser plein de petits cailloux pour faciliter l'identification de ce coin de rue et de ses occupants. En trois devantures, il nous propose une parfaite illustration de l'occupation soyeuse dans le quartier.

Tout d'abord sur le trottoir de droite, se trouve l'enseigne Forcinal et Locard, une société qui commercialise en gros des étoffes et des rubans de soie. Des trois commerçants, elle est la moins implantée ici. Dernière arrivée vers 1858, elle délaissera déjà cette adresse moins de dix ans plus tard, allant installer son établissement principal sur le boulevard Sébastopol dans des locaux probablement mieux adaptés à son ambition ; quelque temps encore, la boutique de la rue Saint-Denis sera conservée comme simple annexe.

Forcinal et Locard

Forcinal et Locard, situé à l'angle de l'impasse des Peintres et que l'annuaire localise au 216, constitue un bon point de repère dans la photographie de Marville. Mais ce qui a plus particulièrement attiré mon attention, ce sont les commerces lui faisant face. Je suis sure que vous commencez à comprendre pourquoi :-)

Trottoir gauche

Ce sont encore deux professionnels engagés dans la soie qui voisinent ici. La première boutique ne dévoile rien de son nom mais un bel indice pour la situer avec ce numéro 209, placé bien en évidence sur son haut de porte. Sa façade nous dit aussi qu'elle pratique la vente au détail et finalement, au-dessus des fenêtres du premier étage, qu'elle est spécialisée dans les rubans de soie... ce qui n'a rien de surprenant dans le quartier.

Boucher

Le 31 mars 1843, après qu'ils ont signé le bail commercial les autorisant à s'installer au 209, Alphonse Boucher et Amélie Cothereaux n'ont pas de difficultés pour déménager leur activité : depuis plusieurs années, ils donnaient déjà dans le ruban de soie juste à côté, au 207. Mais ils devaient probablement s'y trouver un peu à l'étroit, avec l'hôtellerie de la Sellette Rouge occupant une bonne partie de la maison. En investissant un immeuble rien que pour eux, ils ont désormais toute la place nécessaire pour développer leur affaire, qui plus est avec le luxe d'une devanture sur la rue.

Madame Boucher restera d'ailleurs fidèle à cette adresse jusqu'au bout, même après la mort d'Alphonse, en 1861. Elle n'en partira que contrainte et forcée par l'avancée des travaux qui bouleversèrent le coeur de Paris.

Il y aurait matière à s'arrêter sur l'histoire des Boucher, avec le couple atypique que forment Alphonse et Amélie, son frère lui aussi marchand de soie, l'affaire gérée en famille avec les neveux… mais je reconnais que si je m'y suis intéressée au départ, c'est surtout pour sa proximité avec l'enseigne voisine, bien connue des brodeuses d'aujourd'hui.

Enseigne Au Ver à Soie

En juin 1848, Hippolyte Gérard arrive dans notre coin de rue avec une expérience déjà solide dans le domaine de la soie. Plus de dix ans auparavant, il a repris, en association avec Emile Carteron, l'affaire du fabricant Feuilloys et continué à développer la marque Au Ver à Soie pour commercialiser ses soies et ses lacets.

Parvenu à la quarantaine, il s'installe donc seul à la tête de son commerce, en déplaçant son enseigne du 229 au 211 de la rue Saint-Denis. Seul ? Ce n'est pas tout à fait exact car il peut compter sur l'autre moitié de son couple, Nathalie Bizalion. J'ai un petit coup de cœur pour Hippolyte : à chaque fois qu'il vient déclarer un enfant en mairie, il se présente comme marchand de soie et ne manque jamais d'annoncer la même profession pour Nathalie. Voilà qui est rafraîchissant à une époque où on colle volontiers aux épouses l'étiquette du sans profession, quand bien même elles prennent largement leur part dans les affaires familiales.

Même professionArchives de Paris

Les affaires semblent bien marcher. En 1861, Hippolyte prend même place parmi l'assemblée des notables commerçants de la capitale qui, si l'on en croit ce qu'en dit alors le code du commerce, est composée "principalement des chefs des maisons les plus anciennes et les plus recommandables par la probité, l'esprit d'ordre et d'économie". Mazette… Ironie du sort, c'est plus prosaïquement cette assemblée qui élit en son sein les membres des tribunaux de commerce.

Or il semble qu'un grain de sable soit venu gripper la belle mécanique de la maison Gérard. La ruine de sa société a-t-elle précipité la mort d'Hippolyte ? Ou bien les affaires ont-elles périclité à la suite de soucis de santé ? Toujours est-il que le 27 juillet 1864, le tribunal de commerce prononce sa faillite et qu'Hippolyte meurt huit jours plus tard. Il n'est donc plus de ce monde pour assister à l'adjudication de son fonds de commerce à la Ville de Paris, deux mois après.

AdjudicationLe Pays du 1er octobre 1864 - Gallica

Ce qu'il ne verra pas non plus, c'est la disparition de son quartier, englouti dans le percement simultané des rues Turbigo et Etienne Marcel. Un an après sa mort, Haussmann approuve la "publication du plan parcellaire des propriétés à exproprier pour le prolongement de la rue Turbigo et le dégagement des abords des Halles centrales" C'est le début de la fin pour le petit univers tout entier contenu dans notre photographie.

L'expropriation du 211 est signée le 2 juin 1866, celle du 209 cinq jour après. A l'été, les démolitions ont déjà commencé, préludant à un profond bouleversement que les plans cadastraux mettent spectaculairement en évidence, dans un avant / après plus parlant qu'un long discours.

Cadastre 1810-1836Plan du cadastre ancien, 1810-1836 - Archives de Paris

Cadastre fin XIX Plan parcellaire municipal, fin du XIXème siècle - Archives de Paris

Dans la belle alignée des immeubles haussmanniens bordant la rue Turbigo, si prisés de nos jours, un des rares bâtiments rescapés du vieux Paris est l'immeuble qui abritait Forcinal et Locard, contre la petite impasse des Peintres désormais fermée par une grille. C'est aujourd'hui le Street Bangkok Roast and Beer qui a remplacé le marchand de rubans de soie. Lorsque le moment sera venu de pouvoir à nouveau le faire, si vous allez vous y attabler en terrasse, vous pourrez imaginer ce que fut, juste en face, l'ancienne boutique du Ver à Soie.

Et il vous suffira de tourner le regard sur la droite, de l'autre côté de la rue Turbigo, pour voir l'immeuble dans lequel, par l'effet du hasard, Eugène Dotte fit renaître la marque après la restructuration du quartier.

Rue Turbigo

La suite de l'histoire est racontée sur le site du Ver à Soie. Avez-vous vu qu'il est tout beau, tout neuf ? C'est justement ce qui m'a fait repenser à cette photographie de Marville que j'avais mise de côté depuis un petit bout de temps, en attendant d'avoir la disponibilité pour la documenter… Voilà qui est fait !

Pour me suivre dans mes aventures purement généalogiques, c'est sur Passerelle, avec un billet publié lundi dernier sur l'amour qui se dévoile parfois à travers les documents d'archives ;-) Saint-Valentin oblige, c'est en effet le thème que nous a proposé Geneatech pour la 2ème semaine de son défi d'écriture.

Pendulerie Japy