La pilule est difficile à avaler. Avec ce 1er mai qui tombe un dimanche, nous voyons s'envoler non pas un mais deux jours fériés, puisque le 8 mai suit invariablement le même sort. Mais comme c'est jour de publication par ici, c'est aussi l'occasion de saisir cette journée internationale des travailleuses pour évoquer une lutte sociale oubliée : la grève victorieuse menée en 1917 par les ouvrières de l'aiguille.

Au début du XXe siècle, les conditions sont rudes pour nos grands-mères et nos arrière-grands-mères couturières. On travaille toujours sur mesure pour les clientes aisées mais avec la machine à coudre est aussi apparue une nouvelle manière de produire. Il faudra encore un demi-siècle pour qu'on parle de prêt-à-porter mais on en vit les prémices avec la confection, la fabrication de vêtements en petites séries pour les grands magasins.

Les couturières qui travaillent à domicile sont chichement payées à la pièce et contraintes d'enchaîner sans relâche des heures et des heures sur leur machine à coudre pour espérer seulement survivre. Elles sont 650 000 en France et 85 000 rien qu'à Paris.

Sommeil

La situation n'est guère plus enviable pour les petites mains employées dans les prestigieux ateliers de couture parisiens et qu'on appelle les midinettes, parce que travaillant souvent loin de chez elles, elles doivent se contenter d'un repas pris sur le pouce pendant leur courte pause méridienne.

L'imaginaire masculin fabrique autour de ces midinettes le plaisant fantasme de jeunes femmes légères, voilant bien commodément la réalité sordide d'ouvrières sous-payées qui ne parviennent pas à vivre de leur salaire de misère et basculent parfois dans la prostitution occasionnelle pour boucler les fins de mois. C'est ce dont témoigne à mots couverts, dans Le siècle des couturières, Lucienne Marchand qui a travaillé dans une grande maison avant de diriger son propre atelier de modiste : Évidemment c'était limite… Y'avait pas d'argent, alors bon… Elles se débrouillaient comme elles pouvaient. Mais enfin, les femmes qui étaient vraiment seules, c'était pas possible de vivre. Moi j'avais des parents, c'était pas pareil.

Midinettes Tuileries Albert HarlingueMidinettes déjeunant aux Tuileries - Photo Albert Harlingue

L'apprentie entre en atelier dès l'âge de douze ans, pour commencer à 50 centimes par jour, tout juste de quoi acheter un litre de lait. Devenue petite main, elle exécute des tâches sans initiative comme rabattre des coutures ou poser des baleines et arrive progressivement à être payée jusqu'à 3 franc 50. Parvenue au rang d'ouvrière, son salaire journalier pourra atteindre de 4 à 6 francs.

PaquinOuvrières sortant de l'atelier Paquin - Photo Albert Harlingue

Par-dessus le marché, le travail est saisonnier et le chômage fréquent, c'est pourquoi la frontière entre confection à domicile et couture en atelier est poreuse. Y échappent les ouvrières qui font partie du noyau et ont la chance d'être rémunérées tout au long de l'année. Mais pour ça, il faut pouvoir se spécialiser, devenir jupière, corsagière, manchière, garnisseuse, ne travailler que le plissé, le biais ou les nœuds pour y exceller.

C'est la consécration quand on devient seconde, celle qui dirige une table et gagne 10 francs par jour. Quant à l'élite des premières, dont on s'arrache les compétences d'un atelier à l'autre, elles sont si peu nombreuses qu'il est bien illusoire pour la plupart des petites mains d'espérer accéder à ce niveau.

Atelier 1

Dans les moments de presse, on préfère solliciter davantage les ouvrières déjà en place, au risque de les exposer au surmenage avec des journées qui peuvent aller jusqu'à douze heures pendant que dehors, les autres sont abandonnées à leur précarité. Quand on n'a plus le choix, on pose une annonce à la porte de l'atelier pour prendre à la journée celles qui font l'affaire sans qu'elles n'aient jamais l'assurance de revenir le lendemain.

Au final, comme le souligne durement Regnal dans son ouvrage sur les métiers féminins en 1908, sauf les ouvrières supérieures, aucune ne gagne sa vie. Pour beaucoup, le salaire insuffisant aux besoins les plus modestes de la femme, ne permet qu'un budget de famine. M. D'Haussonville et une foule d'économistes que l'on ne soupçonnera pas de partialité envers le populaire, se sont émus profondément de cette condition immorale faite à la travailleuse de l'aiguille.

Atelier 2

Alors quand on annonce aux ouvrières de chez Jenny, une grande maison des Champs-Élysées, qu'en raison des difficultés d'approvisionnement liées à la guerre, elles ne travailleront plus le samedi après-midi et verront leur salaire amputé en conséquence, c'en est trop. Le 11 mai 1917, elles posent l'aiguille pour un débrayage immédiat.

Puisque ça se passe déjà ainsi de l'autre côté de la Manche, elles n'ont rien contre la semaine anglaise, bien au contraire… à condition que cette demi-journée chômée soit pour le patron et qu'elles n'y perdent pas d'argent. Elles se prennent à rêver d'un nouveau confort de vie, avec un dimanche qui serait tout à elles après avoir expédié le samedi après-midi leurs obligations ménagères.

Défilé rue de la Paix

Et maintenant qu'elles sont entrées en lutte, elles vont plus loin et réclament une revalorisation de leur maigre salaire : elles veulent une prime de vie chère de 1 franc pour les ouvrières et 50 centimes pour les apprenties. À leurs yeux, ce n'est que justice puisqu'avec la guerre, le coût de la vie a augmenté de 38 % !

Le regard porté sur ce mouvement social est fortement teinté de mépris paternaliste. La gent masculine prend les cousettes de haut et s'offusque de voir défiler ces frêles midinettes, bras dessus bras dessous, auréolées de cheveux blonds ensoleillés, les yeux rieurs, chantant avec leurs bouches de cerise ce refrain grossier :

Et l'on s'en fout,
On f’ra la s’maine anglaise
Et l’on s’en fout,
On aura nos vingt sous !

La République Française 19-05-1917
La République Française du 19 mai 1917 - Retronews

Seulement il va bien vite falloir les prendre au sérieux. Leur mouvement se répand comme une traînée de poudre et dans les jours qui suivent, les deux-cent-cinquante Jenny entraînent avec elles leurs consœurs des autres ateliers. Modistes, brodeuses, passementières, corsetières et autres petites mains sont bientôt vingt-mille à battre le pavé parisien pour exiger leur semaine anglaise et leurs vingt sous.

ManifestationLe 18 mai 1917, on court aux manifestations - Agence Rol sur Gallica

Et ça ne s'arrête pas là. Au-delà de la couture, la grève mobilise les employées de banque, les vendeuses de Félix Potin, les dactylos mais aussi toutes ces femmes en France qui, dans des dizaines de secteurs d'activité, ont pris le relai des hommes partis au front. Elles cessent bientôt le travail dans la métallurgie et chez Renault, où elles produisent habituellement camions et armement.

C'est le moment d'arrêter de moquer la grève en dentelles. Dans les cortèges on entend un peu moins la rengaine des vingt sous et un peu plus l'Internationale. Les couturières et toutes les grévistes qu'elles ont entrainées à leur suite ont fermement l'intention de faire entendre leurs revendications.

Les syndicats eux-mêmes n'ont jamais vraiment pris les femmes en considération, crispés à l'idée que les hommes de retour de guerre ne puissent pas récupérer leur travail derrière cette main-d'œuvre au rabais qui semblait pourtant un substitut si commode. De leur côté; les patrons se montrent incapables de la moindre concession qui pourrait laisser entrevoir l'espoir d'une sortie de crise.

Bourse du travail18 mai 1917 à la bourse du travail - Agence Rol sur Gallica

Avec le débrayage des munitionnettes, ça ne rigole plus. Le gouvernement prend les choses en mains et agite sous le nez du patronat l'efficace menace des réquisitions d'entreprise pour les forcer à lâcher du lest.

Il faut croire qu'il y avait de la réserve et l'affaire est rondement menée : après quatorze jours de grève, les femmes obtiennent 75 sous de rallonge pour leur journée de travail et le 11 juin, le parlement vote une loi qui accorde la semaine anglaise aux ouvrières de l'habillement, sans diminution de salaire. Deux ans après, une fois la paix revenue, la loi des huit heures viendra consacrer la liberté du samedi après-midi pour tous les travailleurs.

Merci les couturières !

GrèveManifestation à l'Esplanade des Invalides - Bibliothèque Historique de la Ville de Paris