Monsieur le Maire de Saint-Christophe est empêché ! Ce 26 janvier 1834, il ne pourra pas remplir ses fonctions d'officier de l'état civil et il a dû céder la place à son premier adjoint.

Mais c'est pour la bonne cause. Car exceptionnellement, il se trouve de l'autre côté du registre, dans le costume de l'heureux papa qui vient en mairie déclarer sa fille Amélie, née trois jours auparavant.

Naissance AmélieL'acte de naissance d'Amélie en 1834

C'est le second enfant que lui donne Virginie Musset depuis qu'elle l'a épousé, en 1830. Leur aîné, Philippe, est arrivé l'année suivant leur mariage. Ils complèteront leur famille par un nouveau garçon neuf ans plus tard, en 1843, puis s'en tiendront là.

Jean François Audry est donc un notable de Saint-Christophe. À cette époque où les maires sont non pas élus mais nommés par le Préfet, ils sont bien sûr choisis parmi les personnalités locales les plus en vue. Tout au long de sa vie, il se présente d'ailleurs sous l'intéressant état de propriétaire, qui lui tient lieu de profession.

Il est maire de 1832 à 1846, comme le fut trente ans auparavant son père, meunier de son état. Il est maire comme le sera trente après lui son cadet, Timoléon, pendant plus de cinq décennies.

Signature père Amélie
Monsieur le maire dans les registres de Saint-Christophe

Et si un signe extérieur devait poser le personnage, c'est bien l'imposante signature à ruches multiples qu'il sème tout au long des registres, dans ses fonctions de premier magistrat de la commune.

Comme toujours, on suit facilement la trace des hommes dans ces archives qui reflètent si bien l'état de la société du XIXe siècle, en laissant transparaître les femmes seulement en creux et surtout pas dans la vie publique. Mais d'elles, ne conserve-t-on pas la plus touchante des empreintes ?

Marquoir Amélie

La petite Amélie grandit au Gué de Virson, un hameau reculé de Saint-Christophe, dans la douceur de cette Charente alors Inférieure et qui refusera bientôt de l'être pour devenir Maritime. La Rochelle et la côte atlantique sont à peine à vingt kilomètres de son petit village.

Elle a dix ans lorsqu'elle dédie à sa mère cette marquette, exécutée d'une main encore malhabile sur une étamine qui titre 10 fils au centimètre. Un premier exercice classique, comme on en voit tant, qui déroule sagement sa Croix de-par-Dieu encadrée par une frise sans fioriture. Elle jette tout de même sur la toile ce coeur si central qu'on pourrait le croire brodé en premier et que tout le reste s'articule autour de lui.

Détails

Elle laisse aussi le petit mystère de ces cinq lettres en tête de son travail, brodées avec deux fils différents : le A dans un coton plus épais et les quatre suivantes avec un fil fin qui s'apparente presque au fil à coudre. Un essai pour choisir le fil qui conviendra, bien apparié à la toile ? Un ajout postérieur ajouté d'une autre main ?

Probablement n'était-elle pas une grande amoureuse des travaux d'aiguilles, ou se préoccupait-elle d'avantage de courir dans les herbes folles, car d'autres fillettes même en ce jeune âge font déjà preuve de plus de dextérité. Y a-t-elle pris goût plus tard ?

Signature AmélieLa signature d'Amélie sur son acte de mariage en 1860

Mais comme sa mère avant elle, Amélie est éduquée et sait au moins écrire correctement, un privilège qui n'est pas toujours celui des filles à cette époque. Elle a vingt-six ans lorsqu'en 1860, elle épouse Alexandre Tournade, établi non loin de chez elle dans le village voisin de Saint-Médard-en-Aunis.

Il a un an de plus qu'elle et vient d'une famille visiblement en rapport, comme on disait à l'époque. Au mariage, il se déclare sans profession, derrière quoi il faut encore entendre qu'il possède assez pour en vivre. Propriétaire, c'est d'ailleurs lui aussi à quoi se résume son métier lorsqu'en 1863, il vient en mairie faire enregistrer Angèle, l'unique enfant qui naîtra de leur mariage.

Naissance d'AngèleL'acte de naissance d'Angèle en 1863

Comme le père d'Amélie, son époux est quelqu'un qui compte dans leur petit milieu rural et il se retrouvera pareillement maire de sa commune. Il tire sans doute son revenu de la terre puisqu'en 1887, il prend l'initiative de créer une société dont l'objet est de gérer une usine traitant la betterave pour les producteurs des alentours.

Mais il lui reste peu de temps pour en assurer la direction : Amélie se retrouve veuve trois ans plus tard, en 1890. Elle a cinquante-quatre ans et finit par partir s'établir en ville, dans une petite maison à La Rochelle.

rue RougemontLa maison de la rue Rougemont à La Rochelle

Elle y vit avec Angèle jusqu'à la fin de ses jours, à quelques centaines de mètres de l'Océan. La petite fille qui avait jadis peiné sur son aiguille pour offrir à sa Maman quelques croix laborieuses posées sur le tissu quitte ce monde en 1925, à l'âge respectable de 91 ans.

Virginie… Amélie… Angèle boucle finalement la trajectoire de leurs trois générations féminines en quittant la ville et en revenant vivre à Saint-Christophe, le village natal de sa mère.

St-Christophe mairie école

Amélie dont je ne connais que ce modeste morceau d'étamine brodé en rouge, que je ne situe que par tes hommes, quelle fut ta vie ? À l'abri du besoin, certainement… Un brin ennuyeuse, vue de mon XXIe siècle… ou du moins, pour le peu qui en est parvenu jusqu'à nous. Quelles joies, quelles peines as-tu traversées dans ce parcours qui me paraît si rectiligne, de son origine à sa fin ?

J'ai publié aussi sur Passerelle, mon blog de généalogie, une histoire bien plus masculine et bien plus lointaine puisque c'est celle de mon grand-oncle Alphonse, partir mourir à dix-neuf dans la plaine de Cilicie. Un siècle après, il vient de se voir attribuer la mention Mort pour la France. C'est son histoire et cet oubli réparé que je vous raconte ici.

Yénidjé en Turquie