14 janvier 2016

Quelques rubans de 1730...

En parcourant les catalogues de mercerie ou les livres d'ouvrages de dames, ne vous est-il jamais arrivé de vous demander à quoi pouvaient bien ressembler le gros de Naples ou le droguet de soie ? Allez... je suis sure que je ne suis pas la seule à me poser ces questions existentielles ;-)

J'ai trouvé ma réponse à un endroit où je ne l'attendais pas. Je passe ma vie dans Gallica et je n'étais jamais tombée sur ces documents, publiés pourtant depuis près de deux ans. Ce sont des échantillons de tissus de la première moitié du XVIIIe siècle faisant partie de la collection du Maréchal de Richelieu. Ils sont conservés par le département des Estampes de la BnF.

Quelques rubans de 1730Quelques rubans de 1730

Ces échantillons sont remarquablement frais et portent très bien leurs presque trois siècles. On y trouve des textiles sophistiqués ou plus ordinaires et je pense qu'ils présentent vraiment un bon panorama des tissus disponibles à l'époque.

Droguets de soyeDroguets de soye

Taffetas, satin, damas, rubans de Paris ou de Venise, perpétuanne et sergette, l'abondance de la collection fait tourner la tête. Mais elle est également étonnamment éclectique, puisqu'elle va des toiles à voile fabriqués à Pontaniou aux étoffes composant la garde-robe de la reine.

Toile à trois fils de la manufacture de PontaniouToile à 3 fils

Je n'ai pas fini de passer du temps à cet endroit-là ;-) Les échantillons sont accompagnés d'une intéressante documentation sur les prix et les manufactures dont ils proviennent, et même de certains marchés conclus pour leur fourniture. Et par chance, depuis sa nouvelle version, Gallica nous permet d'avancer au coeur des documents avec une définition parfaite !

Marseille - Echantillons de tissusMarseille - Echantillons de tissu 1736

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01 janvier 2016

Les voeux de Marie Joséphine

Il y a exactement cent trente ans, la petite Marie Joséphine prenait sa plus belle plume pour présenter ses vœux à ses parents. Au-delà des formules ampoulées tout droit venues de la pesante éducation catholique, je veux retenir la jolie chromo fleurie, la dentelle ornant délicatement les bords de la page et, surtout, l'écriture appliquée d'une petite fille de huit ans concentrée sur son ouvrage.

Voeux Marie Joséphine en-tête

Pas une rature… l'écriture fine et ronde semble s'écouler naturellement, d'un trait que rien ne peut troubler. Petite Marie Joséphine, je t'imagine retenant ton souffle en remplissant ta page, un pied replié sur ta chaise. Rêvais-tu d'en finir vite pour retourner jouer avec tes soeurs ou prenais-tu au contraire plaisir à l'exercice ? Voilà qui restera ton secret et un mystère pour nous…

Voeux Marie Joséphine chromo

Bien chers Parents,

Comme votre petite fille est heureuse de vous exprimer les sentiments affectueux qu'elle ressent pour vous. Il est si doux à un coeur aimant d'être compris par ceux qui, après Dieu, en ont toute la tendresse. Aussi, mes chers Parents, je prie le bon Dieu et la Sainte Vierge, qui connaissent mon affectueux amour pour vous, de me rendre sage, obéissante, afin de faire un jour votre consolation.
Je les supplie aussi de vous conserver longtemps l'affection de votre petite fille chérie.
Daignez agréer, très chers parents, les tendres embrassements de votre chère petite
                                                                                Marie Joséphine Mercier
                                                                                Troyes, le 31 décembre 1885

Voeux Marie Joséphine signature

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22 novembre 2015

Vermeer et sa ruelle

Ils sont nombreux à s'être cassé les dents sur cette énigme : identifier, dans la ville de Delft, le lieu illustré par Vermeer dans sa toile intitulée La ruelle. En désespoir de cause, certains ont même avancé l'hypothèse qu'il avait peint un endroit imaginé, une quintessence de sa ville natale sans toutefois en représenter un endroit précis.

Vermeer - La ruelle

Ce tableau est accroché depuis longtemps dans mon musée imaginaire. Je l'aime pour cette femme à l'ouvrage encadrée dans son pas de porte, bien sûr : dans ce sujet incident je vois, moi, le principal. Mais je l'aime surtout pour la sérénité puissante qu'il dégage. La matière est rendue avec une précision hallucinante : la briquette fissurée, les murs chaulés, le bois des vantaux ; et dans le même temps, les personnages sans visage donnent à la scène un côté intemporel qui confine à l'universalité.

J'aime la poésie dont Vermeer habille un quotidien ordinaire, j'aime la palette sourde et somptueuse des couleurs, j'aime le silence que j'entends dans cette scène urbaine.

Bref... j'aime ce tableau ;-)

Vermeer - La ruelle détail

Et bien nous saurons désormais où Vermeer a posé son chevalet pour nous offrir cette icône de la cité de Delft ; ou du moins, le Rijksmuseum vient-il de valider les recherches d'un historien hollandais, le professeur Frans Grijzenhout. Il a dépouillé des archives qui n'avaient jamais été exploitées auparavant et notamment le registre des droits de quais, dressé en 1667 pour enregistrer la participation des propriétaires à l'entretien des canaux et des quais.

Dans ce rôle, les habitations et les passages de séparation sont décrits avec une précision avoisinant les quinze centimètres. Le lieu identifié par le professeur Grijzenhout, aux actuels numéros 40 et 42 de la Vlamingstraat, correspond non seulement aux maisons représentées en premier plan du tableau mais également à celles situées sur les lignes de fuite. La demeure qui constitue le sujet principal de la toile était celle de la tante de Vermeer. Sa mère et sa soeur habitaient elles aussi le long de ce canal, sur le quai opposé.

Les maisons d'aujourd'hui, construites au XIXème siècle, ne sont plus celles que Vermeer représentait deux siècles auparavant. Seule subsiste la configuration du passage de séparation.

La ruelle aujourd'huiLe Rijksmuseum propose depuis vendredi une exposition temporaire consacrée à cette découverte et qui durera jusqu'au 13 mars prochain. Elle sera ensuite remontée jusqu'à l'été à Delft même, au musée Prisenhof. A défaut de pouvoir faire le voyage, je vous donne rendez-vous pour cette visite virtuelle qui décrypte les dernières recherches sur l'oeuvre de Vermeer.

Souvenez-vous aussi, je vous parlais déjà du Rijksmuseum ici et notamment de la possibilité de s'y construire son propre atelier : le vôtre se remplit-il ?

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01 novembre 2015

La mercerie de Juliette

J’ai consacré une (petite) partie de mes vacances à faire le rat d’archives, pour compléter l'histoire de mes ancêtres. Je sais, je suis bizarre… Mais j’adore fouiller dans les vieux papiers et les vacances, c’est bien destiné à faire ce que l’on aime, non ?

Bref, j’ai exhumé des jugements, des contrats, des minutes notariales, tant et plus. Je passe sur les détails rébarbatifs pour en venir à ce qui concerne plus particulièrement le domaine du fil.

Il y a quelques temps, j’avais débusqué dans les vieux recensements une information ignorée des récits familiaux et qui m'avait mis un joli coup au coeur : j’ai une grand-mère mercière. Plus précisément, une arrière-arrière, ce qui nous renvoie à la fin du XIXème siècle. Bien davantage que de remonter très loin à des racines incertaines, voilà exactement le genre de découverte généalogique qui est de nature à me combler.

Recensement 1906Source : Archives départementales de l'Oise  6 Mp 206

Il faut dire que Juliette est encore bien identifiée dans l'histoire de la famille : elle fut la grand-mère chérie d’aïeules que j’ai eu la chance de connaître assez pour qu’elles m’en parlent abondamment, même si leurs souvenirs de petites filles n’avaient pas retenu ce détail-là. L'armoire de Juliette trône dans mon séjour dijonnais. Je conserve dévôtement ses lorgnons, une de ses boucles d'oreille et sa montre de gousset. Sa silhouette se dessine toujours au détour de quelques photos rescapées qui, pour la plupart, ne sont plus qu'à l'état de reliques.

Juliette

C’est donc une piste que j’avais hâte de suivre au-delà des premiers éléments disponibles sur internet mais je ne pouvais le faire qu'en me rendant sur place. En réalité, mes ancêtres ont tenu successivement deux affaires à Creil. La première était un commerce de tout et de rien, droguerie, tabac, épicerie, bazar, mercerie et qui faisait même débit de boissons. Six tables, ça n’allait pas bien loin…

Je le sais grâce à l’acte de vente de ce fonds de commerce, retrouvé dans les minutes de leur notaire à l’année 1894. A mon grand ravissement, mais fort logiquement, cet acte de vente comporte l’inventaire exhaustif du mobilier et de la marchandise repris par les acquéreurs.

Vente fonds 1894 - mobilierSource : Archives départementales de l'Oise 2 E 79/24

Paquets de tripoli, bougies de salon, chicorée Étain,  chocolat Menier, boîtes de langouste et petits beurres, pétards à la douzaine, brosses à fourneaux et balais à goudronner, fleur d'oranger et eau de mélisse, graines de lin, cassonade, dragées et pralines,  bottes de filasse, Curaçao blanc, crème d'angélique et sirop de groseilles :  à chaque nouvelle ligne, j’ai l’impression de m’avancer un peu plus dans leur boutique, je peux pratiquement sentir l’odeur des marchandises connues ou insolites, j’imagine les boîtes empilées sur les étagères, les tonneaux, les mesures, le papier bleu qui emballait les morceaux de candi… Vous vous rappelez l’extrait de Giono que j’avais évoqué il y a deux ans ? Il me semble presque y être ;-)

Et bien sûr, je ne me tiens plus de bonheur en arrivant aux plus jolies des fournitures :

Vente fonds 1894 - mercerie 1

Vente fonds 1894 - mercerie 2Source : Archives départementales de l'Oise 2 E 79/24

Je ne vois que des articles qui parlent à l'amoureuse de mercerie que je suis. Cette partie-là de l’inventaire, j’ai bien envie de la reconstituer « pour de vrai ». Il faudrait certes éclaircir cette histoire de cornettes et d'agréments... mais ça devrait pouvoir se faire ;-) Et puis quel joli objectif pour une collectionneuse !

Comme la recherche généalogique est sans fin, je n’ai pour le moment retrouvé que l'état de marchandises de leur premier commerce. Or Juliette a ensuite tenu seule une mercerie, laissant son Eugène se lancer de son côté dans les assurances. Mais les documents de ce magasin-là se dérobent à moi pour le moment. Que vais-je y découvrir quand je mettrai la main dessus ?

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26 août 2015

Soie et dynamite = danger

Je ne résiste pas à l'envie de partager ce curieux télescopage, trouvé en cherchant autre chose (Oh ! ça va, hein, je suis bizarre mais pas à ce point-là... bien sûr que je ne cherchais pas "soie + dynamite" !). De l'intérêt de la sérendipité aussi dans les archives anciennes... Toujours est-il qu'en tournant les pages d'une délibération prise par le conseil général de l'Oise en août 1882, je tombe sur ça :

Dynamite et soie
source : Gallica

Remarquez, il se trouve que, toujours par hasard, ça m'arrange un peu : j'ai deux aïeux qui, au XIXème siècle, étaient mécaniciens à la compagnie du Nord et justement basés dans l'Oise. S'ils étaient partis en fumée à cause des cordonnets de soie, je ne serais peut-être pas là pour railler la prose pondue par les conseillers généraux de ce beau département ;-)

Il ne restait plus qu'à trouver ce fameux arrêté pour vous rassurer (n'est-ce pas que vous étiez inquiètes ?) : la dynamite était classée en première catégorie de danger, et "les cordonnets de soie teints en noir" (sic) en troisième seulement. Moyennant quoi ils devaient être "parfaitement lacés et complètement desséchés (...), emballés par paquets de 10 kilog. au maximum, dans des caisses à claire-voie" elles-mêmes placées dans des wagons bâchés.

Quel luxe de précisions sécuritaires… pour des écheveaux de soie !

Emballage des cordonnets
source : Internet Archive

Oui, je veux bien l'admettre, j'ai l'esprit d'escalier… et avec tout ça je n'ai toujours pas trouvé ce que je cherchais. En réalité je partais à la pêche aux renseignements sur une manufacture de soies établie à Chambly au XIXème siècle, et notamment sur sa marque de fabrique. Car j'ai encore une belle boîte à vous montrer... Est-ce que l'une d'entre vous a déjà entendu parler de cet établissement ?

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12 juillet 2015

Secrets de fabrication

Violine se demandait, sur le billet de mercredi dernier, si j'avais retrouvé la trace de la petite Noémie qui avait brodé un si joli marquoir dédié à sa maman. Je me suis dit que c'était peut-être l'occasion de vous expliquer comment j'aborde l'écriture de ce type de billets.

Si je prends par exemple le marquoir d'Eugénie Rigaud, il contient tous les éléments nécessaires à son identification : Eugénie a 11 ans en 1915, elle est donc née vers 1904 à Solliès-Pont. Je trouve bien dans l'état-civil de cette commune une Eugénie Rigaud, née le 26 juillet 1904. Je vérifie par précaution dans les tables décennales de la commune qu'aucune autre enfant portant ce nom n'est déclarée entre 1903 et 1905, pour éliminer une peu probable mais toujours possible homonymie. Je considère finalement que mon marquoir peut sans équivoque être attribué à la fillette que je viens de trouver.

A partir de là, je déroule le fil et je cherche à en savoir le plus possible sur ma petite. Je remonte les actes de l'état civil sur plusieurs générations, ce qui me permet de dire qu'elle est bien d'une famille paysanne (voilà qui n'a rien d'étonnant à l'époque !) : Joseph Gavot, par exemple, son arrière-arrière-grand-père, était déjà cultivateur. Et puis je cherche dans son environnement plus proche : elle a bien une grande soeur, Charlotte, née six ans avant elle. Pour la petite histoire d'ailleurs, Charlotte a été déclarée née de père inconnu quatre ans avant le mariage de ses parents, qui l'ont reconnue à cette occasion comme l'enfant du couple.

Naissance Charlotte Rigaud

Bref je réunis le plus possible d'éléments autour d'Eugénie. Je ne les utiliserai pas tous, je ne vous donnerai pas tous les détails factuels car ce que je veux, ce n'est pas écrire un article de généalogie pointue mais replacer le marquoir dans son contexte. Cependant j'essaie de ne pas extrapoler et d'utiliser uniquement des éléments avérés. Par exemple, j'ai vérifié dans le dernier recensement disponible la composition de la famille : a priori le ménage est composé uniquement des parents et des deux filles. Ainsi je ne parlerai pas de frère, mais de cousins partis à la guerre.

Rigaud recensement 1906

Quand j'écris le billet, je n'ai pas encore le feuillet matricule d'Auguste, je ne connais donc pas avec précision ses états de service pendant la guerre. J'ai juste pu vérifier qu'il ne figurait pas dans la base des morts pour la France de la première guerre mondiale. Je dis donc simplement qu'il appartient à une classe d'âge partie à la guerre dès les premiers jours de la mobilisation. Rappelez-vous, je vous avais proposé un complément quand j'avais mis la main sur ce fameux registre matricule qui me permettait d'avancer une interprétation plus étayée du bateau brodé par Eugénie sur son marquoir.

Registre matricule Auguste Rigaud

Dans le cas de Noémie en revanche, j'ai choisi de raconter une histoire plutôt que d'être factuelle, justement parce que j'ai peu d'éléments. Je connais simplement la provenance de ce marquoir, trouvé en Isère, et j'ai repéré sur la commune iséroise du Gua la naissance d'une petite Noémie Ardoin-Fallut, le 1er août 1859. Ça peut correspondre à mon marquoir, mais à ce stade je considère que j'ai trop peu d'éléments pour l'affirmer avec certitude.

naissance Noémie

Je choisis donc de m'appuyer sur l'histoire de Noémie Fleurine (Fleurine, quel merveilleux prénom !), mais il serait risqué de vous la présenter à coup sûr comme l'auteure du marquoir. J'ai regardé la situation du Gua, à une trentaine de kilomètres de Grenoble, où se tient bien à l'époque une foire des Rameaux : ce sera mon point de départ pour rêver au chemin qu'ont pu prendre ces belles soies jusqu'à l'aiguille de ma petite paysanne. Oui, une famille paysanne... encore !

Voilà donc la "cuisine" qui se cache derrière les billets de la catégorie "Un ouvrage, une histoire. Pas seulement eux d'ailleurs, j'ai par exemple beaucoup de documents sur la vie de M. Sajou que j'ai utilisés pour raconter l'histoire de sa vie, mais sans entrer dans les détails pour ne pas vous noyer sous des précisions qui ne me semblaient pas d'un intérêt primordial.

D'ailleurs j'y pense : est-ce que ça vous intéresserait que je vous propose une recherche concrète, à partir d'un marquoir, pour identifier tous les éléments des archives nécessaires à sa documentation ? Il y a déjà pas mal de choses en ligne pour les débutants en généalogie, mais tellement justement que ça peut parfois être un peu difficile de s'y retrouver quand on n'y connaît rien. Un pas-à-pas "spécial collectionneuse", ça vous servirait ?

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21 mai 2015

Autour de Sajou : la suite...

Avec le spectaculaire modèle de nappe d'autel dont je vous ai parlé dimanche, je clos la série "Sajou innovateur". Peut-être n'est-ce que provisoire ? Car quand j'ai l'impression d'avoir pressé un sujet à l'extrême, je tombe encore sur de nouvelles pépites ! C'est tout l'avantage du blog, je pourrai y revenir plus tard pour compléter, si nécessaire.

Sajou Claire

En faisant ces recherches, j'ai surtout compris à quel point Sajou avait été un homme de son temps, un véritable entrepreneur du XIXème siècle investissant un secteur d'activité traditionnel pour y faire souffler un vent de nouveauté, aussi bien au niveau des techniques de production que de l'approche commerciale. J'espère avoir jusqu'ici réussi à vous faire partager ces découvertes. Mais j'aurai probablement l'occasion d'évoquer aussi des aspects moins plaisants de son parcours.

Sajou Léontine

Tout ça à cause de ce fameux modèle de nappe, justement. J'ai fort peu de Sajou -surtout datant réellement de l'époque de Monsieur Sajou- dans mes vieilleries. Et je ne connaissais rien du personnage lui-même. Alors quand j'ai trouvé ce rouleau sortant de l'ordinaire, mon idée de départ était de glaner seulement quelques renseignements pour le documenter : je ne savais pas où ça m'entraînerait ;-)

Sajou Louise

La prochaine fois que je vous parlerai lui, ce sera pour évoquer le Sajou commerçant et ses différents établissements. Il n'y a plus qu'à écrire ! En attendant, je vous laisse avec ces jolies demoiselles du livret n°21.

Sajou Octavie

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17 mai 2015

Sajou l'innovateur : la nappe de quatre mètres

A l'exposition de 1855 donc, Sajou frappe les esprits en présentant un modèle qui figure à son catalogue de l'année suivante sous le numéro 403, à la rubrique des dessins de crochet et de filet, avec cette description : "Très riche nappe d'autel, représentant les litanies de la Ste Vierge par des emblèmes et des inscriptions".

Le prix est à la hauteur du caractère exceptionnel de l'ouvrage : 20 francs, alors que la majorité des planches est annoncée à 25 centimes, ce qui équivaut à une livre de bon pain. Très peu de modèles dépassent 2,50 francs et il n'y a guère que quelques dessins complexes de Berlin -gouachés à la main tout de même- qui parviennent à dépasser 10 francs.

Nappe 403
source BnF

La presse ne manque pas de saluer la performance de Monsieur Sajou comme il se doit :

"Cette nappe d'autel est d'un style élégant, sans rien perdre du caractère austère qui convient aux objets consacrés au culte. (...) Il y avait danger d'être lourd par trop de simplicité, diffus par trop de détails. M. Eug. Hagnaüer a su rester dans les conditions d'une sage mesure, et nous l'en félicitons. Son dessin est clair, simple, et a toutes les qualités d'un objet d'art." Le Travail Universel

"Ce sujet présentait de grandes difficultés qui ont été surmontées avec bonheur et feront de cette pièce de broderie une des oeuvres remarquables de l'exposition de l'industrie, où elle figurera dans les montres de la maison Sajou. " Revue des Beaux-Arts

"Sajou n'a pas obtenu pour rien à l'Exposition universelle la médaille de première classe, la plus haute récompense qui ait été donnée à son genre d'industrie. Il est vrai que Sajou avait fait des impossibilités, et je ne puis m'empêcher de rappeler ici sa magnifique nappe d'autel dédiée à la Sainte Vierge, qui ressemblait à de la guipure plutôt qu'à un travail au crochet. (...) Personne n'a pu lutter avec cette merveille." Le Journal des Coiffeurs

Sajou nappe expo 1855Collection personnelle

Il faut dire que Sajou a bien fait les choses pour cet ouvrage qu'il veut hors du commun : le modèle lui-même est grandeur réelle ! C'est-à-dire qu'il se présente sous forme d'un rouleau de papier fort de quatre mètres de long sur quarante centimètres de hauteur, dans une impression d'une qualité remarquable. Sa dimension inhabituelle ne simplifie pas la prise de vue et je peine malheureusement à vous restituer l'aspect spectaculaire de l'ensemble...

Sajou nappe 1855

C'est Eugène Hagnaüer, peintre, miniaturiste, paysagiste, lithographe et "dessinateur ordinaire" pour les dessins de broderie de la maison Sajou, qui est l'auteur de ce modèle. Le Travail Universel fait d'ailleurs remarquer, avec un peu de perfidie, que l'industriel n'est pas très pressé de mettre à l'honneur les artisans de son succès : "Cette belle broderie est due à la main habile de Mme Pessière, qu'un hasard heureux nous permet de nommer. Car, nous devons le dire, M. Sajou, qui est au premier rang, non parce qu'il est le seul, mais bien parce qu'il est le plus habile, a la faiblesse, lui aussi, de cacher les noms de ses collaborateurs, et si nous les dévoilons presque malgré eux ou même à leur insu, c'est pour être fidèle au principe que nous défendons". Ça, c'est dit...

Je ne vous propose pas de réaliser la nappe entière ;-) Mais elle comporte une jolie demi-couronne de roses dont j'ai relevé le diagramme : vous le recevrez dans la journée, si vous êtes abonnée identifiée aux billets du blog..

Sajou couronne vignette

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14 mai 2015

Sajou l'innovateur : expositions et récompenses

Sajou développe son affaire dans l'univers des ouvrages de dames alors que la France a déjà bien engagé sa révolution industrielle. C'est encore une période où l'on ne conçoit pas que la technique puisse se développer au détriment des beaux-arts.

Y en a-t-il plus belle illustration que le fronton du Palais de l'Industrie, spécialement construit pour l'exposition universelle de 1855 ? Il est orné d'un groupe, sculpté par Elias Robert, qui représente la France couronnant d'un même geste l'art et l'industrie. Cet ensemble est d'ailleurs un des rares vestiges des nombreux bâtiments construits pour l'occasion : vous pouvez l'admirer au parc de Saint-Cloud, près de l'entrée du musée national de la céramique de Sèvres.

Palais de l'industriePhotographie Édouard Baldus

Dans cette période où l'on attend tous les progrès de la science, promouvoir les produits de l'industrie nationale constitue une grande affaire française. Dès le tournant du XIXème siècle, les expositions se succèdent et les arts décoratifs y tiennent une place d'honneur. Elles offrent aux manufacturiers une opportunité de démontrer leur savoir-faire et de mettre en avant leurs innovations. Pour peu qu'ils obtiennent une des nombreuses récompenses décernées à ces occasions, ils tiennent là un argument publicitaire de choix.

Comme les autres, Sajou ne s'en prive pas. Certes dans ses débuts, il s'est bien réclamé de telle où telle cour : breveté de Sa Majesté la Reine ou de Son Altesse Royale la Duchesse d'Orléans, voilà qui impressionne encore la clientèle dans une France qui n'est pas guérie de ses têtes couronnées. Mais ce ne sont finalement que des agréments comme fournisseur. Alors dès qu'il en a la possibilité, il leur substitue les médailles décernées par les organisations professionnelles et les jurys d'exposition. En voici un bel exemple sur la couverture de ce livret qu'il publie en 1863, dans les derniers mois de son activité commerciale.

Médailles sur livret 79

En 1849, la France rate l'occasion d'ouvrir son exposition industrielle vers l'extérieur, par crainte de la concurrence. Tant pis pour elle ! C'est donc Londres qui saisit la balle au bond et organise, en 1851, la première exposition universelle : accueillant toutes les branches de l'activité humaine, ouverte à tous les pays. Bien sûr Paris se laissera entraîner dans le mouvement et organisera l'édition suivante, quatre ans après.

Expositions nationales puis universelles : voici donc autant d'occasions offertes à Sajou, de 1840 à 1864, de présenter son savoir-faire au regard des visiteurs et à l'appréciation de ses pairs. 1855 sera pour lui une grande année : vingt-cinq pays ont rendez-vous aux Champs-Élysées, c'est un évènement qu'il ne devait pas manquer.

Expo 1855 DavidEstampe de David Etienne - source Gallica

Pendant six mois, cinq millions de visiteurs se pressent sur les quinze hectares aménagés pour accueillir vingt-quatre mille exposants. Le spectacle ne manque pas : il y a la galerie des machines bien sûr, qui s'étend de la place de la Concorde au pont de l'Alma. Mais c'est aussi l'exposition qui consacre la machine à coudre Singer en France, la poupée parlante et le premier saxophone. Elle est inaugurée en grande pompe par l'empereur Napoléon III.

Inauguration expo1855 AugustinCérémonie d'inauguration du 15 mai 1855
Gravure de Henry Augustin Valentin - source Gallica

Dans une organisation très segmentée, Sajou expose à la classe XXIII pour la broderie et à la classe XXV pour les objets de mode et de fantaisie. Au rez-de-chaussée du pavillon nord-ouest, il présente dans deux grands cadres ses modèles de Berlin bien sûr, mais également "des dessins pour la broderie au filet, au crochet, et les divers autres genres de broderie blanche". Il marque les esprits avec une nappe de quatre mètres dont je vous reparlerai.

nappe

Il s'y fait remarquer également par "une bande de fleurs système teintes plates, d'un joli dessin et d'un coloris très-heureux". Le travail universel, qui en mille deux cents pages entend faire une revue exhaustive des oeuvres présentées à l'exposition, ajoute que Sajou "a composé ou fait composer des dessins entièrement nouveaux, et nous remarquons aujourd'hui avec plaisir qu'ils ont tout à fait le caractère et le goût français.".

Expo 1855 récompensesCérémonie de remise des récompenses du 15 novembre 1855
Estampe Ph. Benoist, A. Bayot -
source Gallica

Le 15 novembre 1855, l'exposition touche à sa fin : Napoléon III et l'impératrice Eugénie, accompagnés du prince Napoléon, reviennent au Palais de l'industrie pour remettre leurs récompenses aux vaillants exposants. J'imagine Monsieur Sajou s'avancer vers l'estrade pour y recevoir fièrement la médaille de première classe que lui a valu l'excellence de son travail. En tout cas, il n'oubliera jamais de la faire désormais figurer en bonne place sur ses publications...

_Sajou cachet médaille

Sajou catalogue 1856

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06 mai 2015

Autour de Sajou : du muguet pour un pélerinage

Si vous me suivez sur Facebook, vous savez déjà que j'ai mis à profit mes vacances pour accomplir un pèlerinage nostalgique. Avant de quitter Dijon au petit matin, j'ai cueilli les quelques brins de muguet fleuris dans mon septième ciel et je les ai tenus bien serrés dans du coton humide pour qu'ils survivent au voyage jusqu'à Paris.

Lachaise CourvoisierLe Père-Lachaise au début du XIXème siècle - Pierre Courvoisier

Le cimetière du Père-Lachaise est un lieu de curiosités et de promenades très à la mode depuis longtemps. On y admire les portes de métal ouvragé, on s'y amuse des caveaux baroques ou délirants, on s'y étonne du cirque autour de certaines tombes. Mais je cherchais un endroit un peu à l'écart du circuit touristique des célébrités et puis le caprice des averses avaient certainement découragé bon nombre des habituels promeneurs. La tranquillité de ce dimanche me convenait tout à fait.

portes

En déposant pour lui mes quelques brins de muguet, j'ai pensé à Monsieur Sajou venu ici pour y accompagner sa maman, deux de ses petites filles puis sa chère Anastasie. J'ai pensé à la petite énigme de son aînée, disparue elle aussi avant lui mais qui ne repose pas ici avec le reste de la famille. J'ai pensé que pour lui, avant qu'il ne vienne y rejoindre celles qu'il avait tant aimées, le Père-Lachaise devait contenir la tristesse du monde.

Cabin-Sajou

Si vous aviez la tentation de faire cette balade-là, je vous conseille d'attendre un peu car pour le moment, le chemin qui nous intéresse est condamné en raison d'un monument instable un peu plus bas. Mais j'imagine que ce problème ne devrait pas trop tarder à être réglé. Voici donc de quoi trouver votre chemin.

Père Lachaise sud

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