20 mars 2016

Sajou le commerçant : la rue de la Barillerie

Changement d'ambiance avec le transfert de l'atelier rue de la Barillerie : en cette année 1844, Sajou a passé la Seine pour se retrouver dans l'île de la Cité, juste en face de la Sainte-Chapelle. Le couple emporte avec lui le souvenir de la petite Marie Adèle, née et décédée rue Michel-le-Comte après deux années d'une courte vie.

plan BarillerieL'île de la Cité en 1844 - source : Gallica

Pour Anastasie, c'est un retour au quartier de son enfance : le nouvel atelier investi par son mari au 17, rue de la Barillerie se trouve à peine à cent mètres de celui de son père, établi depuis trente ans comme orfèvre au 4 du quai du même nom. C'est en effet tout contre le flanc du Palais de Justice, dans un réseau d'immeubles aujourd'hui absorbés par le tentaculaire îlot administratif, que Charles Marie Granger s'est spécialisé dans la fabrication de timbales et d'ouvrages d'église.

Mais rien n'est plus pareil quand les Sajou arrivent dans l'île, car la maman d'Anastasie vient elle aussi de quitter ce monde deux ans auparavant.

Barillerie Atlas Vasserot
plan Barillerie 17Atlas Vasserot - source : Archives de Paris

Dans cette portion de la rue de la Barillerie qui va de la place du Palais de Justice à la rue de la Calandre, Sajou est cette fois-ci tout environné d'horlogers. Dans un registre moins sérieux, l'atelier se trouve aussi à deux pas du bal du Prado, très en vogue parmi les étudiants en goguette. Curieuse alchimie que ce quartier voué à la fois aux gens de justice, aux artisans et à la bamboche !

Ainsi que la précédente, cette nouvelle adresse n'est pas choisie au hasard. Sajou vient une fois encore y prendre une succession et récupérer par la même occasion un fonds de dessins de broderie.

Almanach Bottin du commerce de Paris pour 1842
Almanach Bottin du commerce pour 1842 - source : Gallica

Comme on le voit, Martin s'est déjà lui-même frotté aux modèles de Berlin ; la majeure partie de sa production est cependant très classiquement constituée de dessins destinés à être brodés au plumetis. Rien de tel, sur une mousseline aérienne, pour réaliser les cols, manchettes, guimpes ou jabots si recherchés quand il s'agit de finir délicatement une toilette .

Martin rue de la Barillerie

Mais cette installation sera fort brève, à peine le temps pour Sajou d'accoler son nom à celui de Martin et pour le couple de poser à nouveau un berceau : celui de Marie Ernestine qui voit le jour ici, entre les deux bras de la Seine, en 1845.

Sajou Successeur de Martin

Car Paris est en pleine mutation dans ce milieu du XIXème siècle et la rue de la Barillerie est condamnée par le projet de percement du boulevard du Palais ; dès 1852, les grands travaux haussmaniens vont profondément remodeler le cœur de la capitale.

Monde illustré 10-09-1859Le Monde Illustré 1859 - Source Gallica

Sajou prend les devants et prépare son repli dans ce qui deviendra sa grande adresse, celle où il va enfin pouvoir déployer une véritable maison de commerce et se diversifier bien au-delà des dessins de broderie : en 1846 commencera l'aventure de la rue Rambuteau.

Les précédents billets racontant l'histoire de Sajou
Sajou : de Sens à Paris
Sajou l'innovateur : les modèles de Berlin
Sajou l'innovateur : le conservateur de la vue
Sajou l'innovateur : la tricographie
Sajou l'innovateur : expositions et récompenses
Sajou l'innovateur : la nappe de quatre mètres
Sajou le commerçant : la rue Michel-le-Comte

Tous les billets étiquetés Sajou sur Ouvrages de Dames

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13 mars 2016

Sajou le commerçant : la rue Michel-le-Comte

Ça commence bien mal : Monsieur Sajou se cache ! Il ne veut pas se laisser découvrir dans ses premières années et il va falloir enquêter encore pour retrouver sa trace entre 1805, l'année de sa naissance à Sens, et 1840 où il épouse Anastasie Granger à Paris. Mine de rien, me voilà face à un blanc de trente-cinq ans…

J'ai quand même relevé, ici ou là, quelques petits cailloux semés dans le sillage de sa jeunesse. Un premier indice : une publicité parue dans l'Annuaire bleu en 1932, à l'initiative d'Emmanuel Anglard donc, puisque que c'est lui qui avait repris les rênes de la maison à ce moment-là.

Annuaire bleu 1932
Annuaire bleu 1932 (Annuaire du commerce international)

Prudence cependant… je ne veux pas prendre cette annonce pour argent comptant sans en avoir trouvé confirmation, car je sais la propension des meilleures maisons à s'octroyer quelques années supplémentaires au compteur, histoire de renforcer leur crédibilité. Il reste heureusement des pistes à lever dans les archives pour confirmer –ou pas- la création de l'affaire en cette année 1828.

Deuxième indice, cet article du Figaro en mai 1905, qui présente cette fois la maison Sajou comme "fondée en 1838, rue de la Barillerie". Méfiance là encore, car cette information, toujours bien postérieure aux faits, est inexacte au moins sur un point : la rue de la Barillerie n'a pas été le lieu de la fondation.

Le Figaro 23-05-1905Source Gallica

Il faut donc partir de sa première adresse confirmée par l'état-civil et les actes notariés pour reconstituer le parcours de Jacques Simon Sajou. Quant aux dates, s'il avait probablement fait ses premières armes bien auparavant dans le domaine de l'imprimerie, l'année 1840 marque sans aucun doute sa véritable spécialisation dans les dessins pour ouvrages de dames. Le rapport présenté au jury à l'occasion de l'exposition des beaux-arts de 1849 laisse d'autant moins de doutes à ce sujet que le Guide Sajou lui-même l'a repris à son compte.

Rapport au jury de l'eposition de 1849Exposition de 1849 - Source Gallica

En ce milieu du XIXème siècle, la rue Michel-le-Comte bruisse de l'activité des artisans. Ils sont plus d'une centaine à s'être installés dans les cours de cette petite voie du Marais, qui relie les rues Beaubourg et Sainte-Avoye. Bijoutiers, graveurs en taille-douce, gainiers et fabricants de cartonnages, tabletiers ou plumassiers : sur à peine deux cent mètres, quasiment chaque porche ouvre sur son lot de petits métiers.

Rue Michel le Comte plan BretezLa rue Michel-le-Comte au plan Bretez - Source Gallica

Sajou débarque au 21, à la veille de 1840, pour y prendre la succession de la maison Mallez Aîné. Il s'installe dans un immeuble qui présente deux boutiques en façade, de part et d'autre d'une porte cochère, puis une grande cour autour de laquelle sont distribués les ateliers.

Il y a là le papetier Herbin, dont la renommée n'est déjà plus à faire, établi dans l'endroit depuis presque un siècle… et qui y sera toujours un siècle plus tard ! Fabricant d'encre et de cire à cacheter, apprêteur de plumes, Herbin détaille toutes sortes de papiers propres à combler les amoureux de l'écriture et les artistes à la recherche de beaux supports.

Atlas VasserotLe 21 de la rue Michel-le-Comte à l'Atlas Vasserot - Source Archives de Paris

La cour du 21 accueille également la maison Maillet et Brazier, spécialisée dans la fabrication d'éventails. Et puis de manière plus inattendue dans une rue principalement vouée aux artisans d'art, Sajou cohabite aussi à cette adresse avec le boucher Moyse et l'architecte Vergnaud, spécialiste de la distribution d'eau de Seine dans les habitations. Et oui…l'amenée de l'eau jusqu'aux particuliers est encore la grande affaire de l'époque.

La reprise de la maison Mallez est une excellente pioche pour Sajou ! Car si cet établissement a diversifié son activité en publiant toutes sortes d'ouvrages édifiants pour les dames et la jeunesse, Mallez se présentait avant tout comme "dessinateur en perles et tapisserie".

Mallez ainé rue st-AvoyeUne planche de broderie publiée par Mallez vers 1820 - source Musée national de l'éducation

Et surtout, il a lui-même débuté en reprenant le fonds d'Augustin Legrand que j'ai déjà évoqué en vous racontant les avancées de Sajou sur les modèles de tapisserie.

Petit nécessaire des Jeunes demoiselles titre

Petit nécessaire des Jeunes demoiselles marque

Après avoir publié en 1819 son Petit nécessaire des jeunes demoiselles, ce dessinateur et graveur de renom récidive, dix ans plus tard, avec un ouvrage sur l'Art de broder dédié aux jeunes demoiselles puis avec son Traité du tricot.

Traité du tricot LegrandSource Gallica

Bref, récupérer le fonds Legrand en prime avec celui de Mallez, c'est plutôt une affaire juteuse pour un homme décidé à développer une entreprise entièrement consacrée aux ouvrages de dames. Il se fait d'ailleurs un plaisir d'accoler le nom de Sajou à celui de Mallez pour capitaliser sur la renommée de son prédécesseur. Mais au-delà des modèles à proprement parler, il commence à jeter les bases de son futur commerce en se présentant dans les annuaires, dès 1842, comme fournisseur de perles, de soie et de "boîtes complètes pour brodeuses en tapisserie".

Sajou successeur de Mallez Ainé

Cependant l'établissement rue Michel-le-Comte ne durera que quelques années, jusqu'en 1843, avant que Sajou ne parte implanter son affaire dans le cœur historique de la capitale, juste en face du Palais de Justice. Et cette histoire-là sera pour le prochain épisode ;-)

Les précédents billets racontant l'histoire de Sajou
Sajou : de Sens à Paris
Sajou l'innovateur : les modèles de Berlin
Sajou l'innovateur : le conservateur de la vue
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Sajou l'innovateur : la nappe de quatre mètres

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10 mars 2016

Autour de Sajou : teasing

Monsieur Sajou est prié

... et vous êtes priées de passer sur ce blog dimanche qui s'en vient, si vous voulez connaître la suite de l'aventure Sajou ;-)

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17 janvier 2016

Les torchons et les serviettes...

... on ne les mélange pas !

Naours école

Crosnes écolesource : musée national de l'éducation

Un petit rappel : pour profiter de mes images dans leur meilleure taille, je vous conseille de les ouvrir dans un nouvel onglet, car le système d'agrandissement par le clic gauche que propose Canalblog n'est pas très performant.

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14 janvier 2016

Quelques rubans de 1730...

En parcourant les catalogues de mercerie ou les livres d'ouvrages de dames, ne vous est-il jamais arrivé de vous demander à quoi pouvaient bien ressembler le gros de Naples ou le droguet de soie ? Allez... je suis sure que je ne suis pas la seule à me poser ces questions existentielles ;-)

J'ai trouvé ma réponse à un endroit où je ne l'attendais pas. Je passe ma vie dans Gallica et je n'étais jamais tombée sur ces documents, publiés pourtant depuis près de deux ans. Ce sont des échantillons de tissus de la première moitié du XVIIIe siècle faisant partie de la collection du Maréchal de Richelieu. Ils sont conservés par le département des Estampes de la BnF.

Quelques rubans de 1730Quelques rubans de 1730

Ces échantillons sont remarquablement frais et portent très bien leurs presque trois siècles. On y trouve des textiles sophistiqués ou plus ordinaires et je pense qu'ils présentent vraiment un bon panorama des tissus disponibles à l'époque.

Droguets de soyeDroguets de soye

Taffetas, satin, damas, rubans de Paris ou de Venise, perpétuanne et sergette, l'abondance de la collection fait tourner la tête. Mais elle est également étonnamment éclectique, puisqu'elle va des toiles à voile fabriqués à Pontaniou aux étoffes composant la garde-robe de la reine.

Toile à trois fils de la manufacture de PontaniouToile à 3 fils

Je n'ai pas fini de passer du temps à cet endroit-là ;-) Les échantillons sont accompagnés d'une intéressante documentation sur les prix et les manufactures dont ils proviennent, et même de certains marchés conclus pour leur fourniture. Et par chance, depuis sa nouvelle version, Gallica nous permet d'avancer au coeur des documents avec une définition parfaite !

Marseille - Echantillons de tissusMarseille - Echantillons de tissu 1736

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01 janvier 2016

Les voeux de Marie Joséphine

Il y a exactement cent trente ans, la petite Marie Joséphine prenait sa plus belle plume pour présenter ses vœux à ses parents. Au-delà des formules ampoulées tout droit venues de la pesante éducation catholique, je veux retenir la jolie chromo fleurie, la dentelle ornant délicatement les bords de la page et, surtout, l'écriture appliquée d'une petite fille de huit ans concentrée sur son ouvrage.

Voeux Marie Joséphine en-tête

Pas une rature… l'écriture fine et ronde semble s'écouler naturellement, d'un trait que rien ne peut troubler. Petite Marie Joséphine, je t'imagine retenant ton souffle en remplissant ta page, un pied replié sur ta chaise. Rêvais-tu d'en finir vite pour retourner jouer avec tes soeurs ou prenais-tu au contraire plaisir à l'exercice ? Voilà qui restera ton secret et un mystère pour nous…

Voeux Marie Joséphine chromo

Bien chers Parents,

Comme votre petite fille est heureuse de vous exprimer les sentiments affectueux qu'elle ressent pour vous. Il est si doux à un coeur aimant d'être compris par ceux qui, après Dieu, en ont toute la tendresse. Aussi, mes chers Parents, je prie le bon Dieu et la Sainte Vierge, qui connaissent mon affectueux amour pour vous, de me rendre sage, obéissante, afin de faire un jour votre consolation.
Je les supplie aussi de vous conserver longtemps l'affection de votre petite fille chérie.
Daignez agréer, très chers parents, les tendres embrassements de votre chère petite
                                                                                Marie Joséphine Mercier
                                                                                Troyes, le 31 décembre 1885

Voeux Marie Joséphine signature

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22 novembre 2015

Vermeer et sa ruelle

Ils sont nombreux à s'être cassé les dents sur cette énigme : identifier, dans la ville de Delft, le lieu illustré par Vermeer dans sa toile intitulée La ruelle. En désespoir de cause, certains ont même avancé l'hypothèse qu'il avait peint un endroit imaginé, une quintessence de sa ville natale sans toutefois en représenter un endroit précis.

Vermeer - La ruelle

Ce tableau est accroché depuis longtemps dans mon musée imaginaire. Je l'aime pour cette femme à l'ouvrage encadrée dans son pas de porte, bien sûr : dans ce sujet incident je vois, moi, le principal. Mais je l'aime surtout pour la sérénité puissante qu'il dégage. La matière est rendue avec une précision hallucinante : la briquette fissurée, les murs chaulés, le bois des vantaux ; et dans le même temps, les personnages sans visage donnent à la scène un côté intemporel qui confine à l'universalité.

J'aime la poésie dont Vermeer habille un quotidien ordinaire, j'aime la palette sourde et somptueuse des couleurs, j'aime le silence que j'entends dans cette scène urbaine.

Bref... j'aime ce tableau ;-)

Vermeer - La ruelle détail

Et bien nous saurons désormais où Vermeer a posé son chevalet pour nous offrir cette icône de la cité de Delft ; ou du moins, le Rijksmuseum vient-il de valider les recherches d'un historien hollandais, le professeur Frans Grijzenhout. Il a dépouillé des archives qui n'avaient jamais été exploitées auparavant et notamment le registre des droits de quais, dressé en 1667 pour enregistrer la participation des propriétaires à l'entretien des canaux et des quais.

Dans ce rôle, les habitations et les passages de séparation sont décrits avec une précision avoisinant les quinze centimètres. Le lieu identifié par le professeur Grijzenhout, aux actuels numéros 40 et 42 de la Vlamingstraat, correspond non seulement aux maisons représentées en premier plan du tableau mais également à celles situées sur les lignes de fuite. La demeure qui constitue le sujet principal de la toile était celle de la tante de Vermeer. Sa mère et sa soeur habitaient elles aussi le long de ce canal, sur le quai opposé.

Les maisons d'aujourd'hui, construites au XIXème siècle, ne sont plus celles que Vermeer représentait deux siècles auparavant. Seule subsiste la configuration du passage de séparation.

La ruelle aujourd'huiLe Rijksmuseum propose depuis vendredi une exposition temporaire consacrée à cette découverte et qui durera jusqu'au 13 mars prochain. Elle sera ensuite remontée jusqu'à l'été à Delft même, au musée Prisenhof. A défaut de pouvoir faire le voyage, je vous donne rendez-vous pour cette visite virtuelle qui décrypte les dernières recherches sur l'oeuvre de Vermeer.

Souvenez-vous aussi, je vous parlais déjà du Rijksmuseum ici et notamment de la possibilité de s'y construire son propre atelier : le vôtre se remplit-il ?

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01 novembre 2015

La mercerie de Juliette

J’ai consacré une (petite) partie de mes vacances à faire le rat d’archives, pour compléter l'histoire de mes ancêtres. Je sais, je suis bizarre… Mais j’adore fouiller dans les vieux papiers et les vacances, c’est bien destiné à faire ce que l’on aime, non ?

Bref, j’ai exhumé des jugements, des contrats, des minutes notariales, tant et plus. Je passe sur les détails rébarbatifs pour en venir à ce qui concerne plus particulièrement le domaine du fil.

Il y a quelques temps, j’avais débusqué dans les vieux recensements une information ignorée des récits familiaux et qui m'avait mis un joli coup au coeur : j’ai une grand-mère mercière. Plus précisément, une arrière-arrière, ce qui nous renvoie à la fin du XIXème siècle. Bien davantage que de remonter très loin à des racines incertaines, voilà exactement le genre de découverte généalogique qui est de nature à me combler.

Recensement 1906Source : Archives départementales de l'Oise  6 Mp 206

Il faut dire que Juliette est encore bien identifiée dans l'histoire de la famille : elle fut la grand-mère chérie d’aïeules que j’ai eu la chance de connaître assez pour qu’elles m’en parlent abondamment, même si leurs souvenirs de petites filles n’avaient pas retenu ce détail-là. L'armoire de Juliette trône dans mon séjour dijonnais. Je conserve dévôtement ses lorgnons, une de ses boucles d'oreille et sa montre de gousset. Sa silhouette se dessine toujours au détour de quelques photos rescapées qui, pour la plupart, ne sont plus qu'à l'état de reliques.

Juliette

C’est donc une piste que j’avais hâte de suivre au-delà des premiers éléments disponibles sur internet mais je ne pouvais le faire qu'en me rendant sur place. En réalité, mes ancêtres ont tenu successivement deux affaires à Creil. La première était un commerce de tout et de rien, droguerie, tabac, épicerie, bazar, mercerie et qui faisait même débit de boissons. Six tables, ça n’allait pas bien loin…

Je le sais grâce à l’acte de vente de ce fonds de commerce, retrouvé dans les minutes de leur notaire à l’année 1894. A mon grand ravissement, mais fort logiquement, cet acte de vente comporte l’inventaire exhaustif du mobilier et de la marchandise repris par les acquéreurs.

Vente fonds 1894 - mobilierSource : Archives départementales de l'Oise 2 E 79/24

Paquets de tripoli, bougies de salon, chicorée Étain,  chocolat Menier, boîtes de langouste et petits beurres, pétards à la douzaine, brosses à fourneaux et balais à goudronner, fleur d'oranger et eau de mélisse, graines de lin, cassonade, dragées et pralines,  bottes de filasse, Curaçao blanc, crème d'angélique et sirop de groseilles :  à chaque nouvelle ligne, j’ai l’impression de m’avancer un peu plus dans leur boutique, je peux pratiquement sentir l’odeur des marchandises connues ou insolites, j’imagine les boîtes empilées sur les étagères, les tonneaux, les mesures, le papier bleu qui emballait les morceaux de candi… Vous vous rappelez l’extrait de Giono que j’avais évoqué il y a deux ans ? Il me semble presque y être ;-)

Et bien sûr, je ne me tiens plus de bonheur en arrivant aux plus jolies des fournitures :

Vente fonds 1894 - mercerie 1

Vente fonds 1894 - mercerie 2Source : Archives départementales de l'Oise 2 E 79/24

Je ne vois que des articles qui parlent à l'amoureuse de mercerie que je suis. Cette partie-là de l’inventaire, j’ai bien envie de la reconstituer « pour de vrai ». Il faudrait certes éclaircir cette histoire de cornettes et d'agréments... mais ça devrait pouvoir se faire ;-) Et puis quel joli objectif pour une collectionneuse !

Comme la recherche généalogique est sans fin, je n’ai pour le moment retrouvé que l'état de marchandises de leur premier commerce. Or Juliette a ensuite tenu seule une mercerie, laissant son Eugène se lancer de son côté dans les assurances. Mais les documents de ce magasin-là se dérobent à moi pour le moment. Que vais-je y découvrir quand je mettrai la main dessus ?

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26 août 2015

Soie et dynamite = danger

Je ne résiste pas à l'envie de partager ce curieux télescopage, trouvé en cherchant autre chose (Oh ! ça va, hein, je suis bizarre mais pas à ce point-là... bien sûr que je ne cherchais pas "soie + dynamite" !). De l'intérêt de la sérendipité aussi dans les archives anciennes... Toujours est-il qu'en tournant les pages d'une délibération prise par le conseil général de l'Oise en août 1882, je tombe sur ça :

Dynamite et soie
source : Gallica

Remarquez, il se trouve que, toujours par hasard, ça m'arrange un peu : j'ai deux aïeux qui, au XIXème siècle, étaient mécaniciens à la compagnie du Nord et justement basés dans l'Oise. S'ils étaient partis en fumée à cause des cordonnets de soie, je ne serais peut-être pas là pour railler la prose pondue par les conseillers généraux de ce beau département ;-)

Il ne restait plus qu'à trouver ce fameux arrêté pour vous rassurer (n'est-ce pas que vous étiez inquiètes ?) : la dynamite était classée en première catégorie de danger, et "les cordonnets de soie teints en noir" (sic) en troisième seulement. Moyennant quoi ils devaient être "parfaitement lacés et complètement desséchés (...), emballés par paquets de 10 kilog. au maximum, dans des caisses à claire-voie" elles-mêmes placées dans des wagons bâchés.

Quel luxe de précisions sécuritaires… pour des écheveaux de soie !

Emballage des cordonnets
source : Internet Archive

Oui, je veux bien l'admettre, j'ai l'esprit d'escalier… et avec tout ça je n'ai toujours pas trouvé ce que je cherchais. En réalité je partais à la pêche aux renseignements sur une manufacture de soies établie à Chambly au XIXème siècle, et notamment sur sa marque de fabrique. Car j'ai encore une belle boîte à vous montrer... Est-ce que l'une d'entre vous a déjà entendu parler de cet établissement ?

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12 juillet 2015

Secrets de fabrication

Violine se demandait, sur le billet de mercredi dernier, si j'avais retrouvé la trace de la petite Noémie qui avait brodé un si joli marquoir dédié à sa maman. Je me suis dit que c'était peut-être l'occasion de vous expliquer comment j'aborde l'écriture de ce type de billets.

Si je prends par exemple le marquoir d'Eugénie Rigaud, il contient tous les éléments nécessaires à son identification : Eugénie a 11 ans en 1915, elle est donc née vers 1904 à Solliès-Pont. Je trouve bien dans l'état-civil de cette commune une Eugénie Rigaud, née le 26 juillet 1904. Je vérifie par précaution dans les tables décennales de la commune qu'aucune autre enfant portant ce nom n'est déclarée entre 1903 et 1905, pour éliminer une peu probable mais toujours possible homonymie. Je considère finalement que mon marquoir peut sans équivoque être attribué à la fillette que je viens de trouver.

A partir de là, je déroule le fil et je cherche à en savoir le plus possible sur ma petite. Je remonte les actes de l'état civil sur plusieurs générations, ce qui me permet de dire qu'elle est bien d'une famille paysanne (voilà qui n'a rien d'étonnant à l'époque !) : Joseph Gavot, par exemple, son arrière-arrière-grand-père, était déjà cultivateur. Et puis je cherche dans son environnement plus proche : elle a bien une grande soeur, Charlotte, née six ans avant elle. Pour la petite histoire d'ailleurs, Charlotte a été déclarée née de père inconnu quatre ans avant le mariage de ses parents, qui l'ont reconnue à cette occasion comme l'enfant du couple.

Naissance Charlotte Rigaud

Bref je réunis le plus possible d'éléments autour d'Eugénie. Je ne les utiliserai pas tous, je ne vous donnerai pas tous les détails factuels car ce que je veux, ce n'est pas écrire un article de généalogie pointue mais replacer le marquoir dans son contexte. Cependant j'essaie de ne pas extrapoler et d'utiliser uniquement des éléments avérés. Par exemple, j'ai vérifié dans le dernier recensement disponible la composition de la famille : a priori le ménage est composé uniquement des parents et des deux filles. Ainsi je ne parlerai pas de frère, mais de cousins partis à la guerre.

Rigaud recensement 1906

Quand j'écris le billet, je n'ai pas encore le feuillet matricule d'Auguste, je ne connais donc pas avec précision ses états de service pendant la guerre. J'ai juste pu vérifier qu'il ne figurait pas dans la base des morts pour la France de la première guerre mondiale. Je dis donc simplement qu'il appartient à une classe d'âge partie à la guerre dès les premiers jours de la mobilisation. Rappelez-vous, je vous avais proposé un complément quand j'avais mis la main sur ce fameux registre matricule qui me permettait d'avancer une interprétation plus étayée du bateau brodé par Eugénie sur son marquoir.

Registre matricule Auguste Rigaud

Dans le cas de Noémie en revanche, j'ai choisi de raconter une histoire plutôt que d'être factuelle, justement parce que j'ai peu d'éléments. Je connais simplement la provenance de ce marquoir, trouvé en Isère, et j'ai repéré sur la commune iséroise du Gua la naissance d'une petite Noémie Ardoin-Fallut, le 1er août 1859. Ça peut correspondre à mon marquoir, mais à ce stade je considère que j'ai trop peu d'éléments pour l'affirmer avec certitude.

naissance Noémie

Je choisis donc de m'appuyer sur l'histoire de Noémie Fleurine (Fleurine, quel merveilleux prénom !), mais il serait risqué de vous la présenter à coup sûr comme l'auteure du marquoir. J'ai regardé la situation du Gua, à une trentaine de kilomètres de Grenoble, où se tient bien à l'époque une foire des Rameaux : ce sera mon point de départ pour rêver au chemin qu'ont pu prendre ces belles soies jusqu'à l'aiguille de ma petite paysanne. Oui, une famille paysanne... encore !

Voilà donc la "cuisine" qui se cache derrière les billets de la catégorie "Un ouvrage, une histoire. Pas seulement eux d'ailleurs, j'ai par exemple beaucoup de documents sur la vie de M. Sajou que j'ai utilisés pour raconter l'histoire de sa vie, mais sans entrer dans les détails pour ne pas vous noyer sous des précisions qui ne me semblaient pas d'un intérêt primordial.

D'ailleurs j'y pense : est-ce que ça vous intéresserait que je vous propose une recherche concrète, à partir d'un marquoir, pour identifier tous les éléments des archives nécessaires à sa documentation ? Il y a déjà pas mal de choses en ligne pour les débutants en généalogie, mais tellement justement que ça peut parfois être un peu difficile de s'y retrouver quand on n'y connaît rien. Un pas-à-pas "spécial collectionneuse", ça vous servirait ?

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