28 janvier 2015

Sajou : de Sens à Paris

L'histoire de Jacques Simon Sajou est singulière pour nous autres brodeuses mais à l'aune du XIXème siècle, elle se confond avec celle de beaucoup de ses contemporains. C'est le parcours d'un jeune provincial gagnant la capitale pour y faire la démonstration de son esprit d'entreprise. Il s'inscrit ainsi dans un mouvement particulièrement prononcé au début de ce siècle aventureux : en quarante ans à peine, de 1800 à 1840, la population de Paris sera tout bonnement multipliée par deux, pour atteindre le million d'habitants.

Louis Claude Mallebranche - vue de ParisLouis Claude Mallebranche (1790-1838) Vue de Paris

C'est aussi l'histoire d'une intégration rondement menée puisque Jacques Simon fera rapidement partie des notables parisiens. Mais il faut commencer par le début...

Perpétuant la tradition familiale, Jean Simon Sajou exerce comme marchand parfumeur et perruquier, dans la bonne ville de Sens où sa famille a ses racines depuis longtemps. En 1803, il épouse en secondes noces Marie Madeleine Bissey, elle-même issue d'une famille de chapeliers établis à Sens.

Signature Bissey SajouJolies signatures, à un moment où la société française est encore peu alphabétisée.
On mettra le pâté sur le compte de l'émotion ;-) - Source Archives de l'Yonne

Le petit Jacques Simon voit donc le jour dans un environnement familial tout consacré à l'univers de la frivolité, dont la Révolution n'aura pas réussi à faire passer le goût à la bonne société française. Il naît le 25 mai 1805 ou plutôt... le 5 prairial an 13, car le nom des mois est encore pour quelques temps le reflet des saisons qui passent.

Vendemiaire à Ventose
Germinal à FructidorLouis Lafitte (1770-1828) Calendrier républicain

Napoléon vient d'être sacré empereur et met en mouvement sa Grande Armée vers l'Autriche. S'ensuit une période de mutations profondes dans la société française. Pour un jeune provincial plein d'idées, c'est l'époque rêvée pour montrer de quoi il est capable et Paris est la ville idéale pour le faire.

Jacques Simon Sajou y épouse en 1840 Anastasie Granger, une nièce du peintre Jean Pierre Granger qui a sa petite notoriété à l'époque. Avec toute la discrétion à laquelle étaient tenues les épouses, mais avec beaucoup de constance et d'efficacité, elle secondera son mari tout au long de sa carrière. 1840 est également une année charnière dans la vie professionnelle de Sajou car, même s'il travaillait à perfectionner ses méthodes depuis quelques temps, c'est celle où il commence à faire connaître ses publications ; c'est en tout cas cette année-là qu'un de ses modèles de broderie fait son apparition dans la Bibliographie de France.

Bibliographie de la France 1840source Gallica

Il restera quelques années encore dans le Marais, avant de s'installer pour une courte période sur l'île de la Cité, rue de la Barillerie. Puis il reviendra finalement dans le carré d'or de la mercerie, en établissant définitivement sa maison de commerce rue Rambuteau, à partir de 1846.

Avant lui, d'autres éditeurs en France s'étaient déjà piqués de présenter à la vente des modèles de broderie mais sans toutefois se spécialiser dans ce domaine. La véritable originalité de Jacques Simon Sajou sera de se consacrer entièrement à l'univers des ouvrages de dames, pour l'investir dans tous ses aspects. Il n'hésite pas d'ailleurs à se définir lui-même comme "à la fois inventeur, fabricant, marchand et journaliste", chacune de ces activités lui permettant bien sûr d'enrichir les autres.

Il développe donc son affaire avec une opiniâtreté remarquable. Il n'en oublie pas pour autant de s'investir dans la vie de la cité. Il sert comme capitaine à la Garde Nationale de Paris, ce pour quoi il sera fait chevalier de la légion d'honneur en 1848. Fin 1859, il est nommé adjoint au maire du XIIIème arrondissement où se situe sa fabrique de la rue des Anglaises. Vous imaginez ? Être une brodeuse et se faire marier par Jacques Simon Sajou ;-)

Acte de mariage extraitSource Archives de Paris

Celui-là est d'ailleurs un des derniers mariages qu'il célèbre. En cette année 1864, Sajou a 59 ans et il se désengage de ses affaires. Il démissionne de ses fonctions à la mairie au début de l'année. Puis dans les mois qui suivent, il passe le relais de sa maison de commerce à Claude Marie Cabin,  qui est son beau-frère pour avoir épousé en 1852 Maria Charlotte, la soeur d'Anastasie.

Sajou se consacre désormais à des actions philanthropiques et à la promotion de ce qui lui a tenu à coeur pendant toute sa vie professionnelle. Il le fait notamment en continuant son action à l'Union Centrale des Beaux-Arts Appliqués à l'Industrie, créée en 1863, et dont il est l'un des membres fondateurs.

Anastasie décède en 1875, laissant veuf Jacques Simon Sajou qui lui survivra sept ans ans avant de mourir à son tour, le 31 août 1882. Mais je ne veux pas terminer cette histoire-là sans vous laisser avec un portrait de notre héros. J'ai miraculeusement identifié ce tirage sur papier albuminé dans un curieux petit fascicule que je parcourais à la recherche de précisions sur ses activités philanthropiques. Enfin, nous pouvons mettre un visage sur ce grand nom !

Sajou
Jacques Simon Sajou, portrait par Angélina Trouillet - source
Gallica

J'ai tenté de retracer de parcours de Jacques Simon Sajou en utilisant tout simplement les archives publiques librement accessibles en ligne, dans lesquelles c'est toujours un bonheur de farfouiller. Cependant, sauf à les interpréter au-delà de ce qu'elles révèlent -au risque de romancer abusivement la réalité- elles laissent toujours subsister des zones d'ombre. Je fais donc appel à vous qui avez peut-être des sources privilégiées.

Je m'interroge par exemple sur la trajectoire qui a mené Sajou de Sens à Paris : initiative individuelle d'un jeune homme ambitieux ou départ de l'ensemble de la famille pour une nouvelle vie ? Car en 1820, les parents eux-mêmes ne sont plus recensés sur la ville de Sens, ils n'y sont pas décédés et je trouve en revanche la trace du décès de la maman à Paris en 1855. Il me semble d'ailleurs qu'une diaspora familiale était bien implantée dans la capitale dès le 18ème siècle, puisqu'on y trouve déjà des Sajou et même dans la profession de perruquier. Mais malheureusement, l'état civil parisien antérieur à 1860 a disparu dans les incendies de la Commune et les reconstitutions très partielles disponibles en ligne ne me permettent pas de confirmer ou d'infirmer l'une de ces hypothèses.

Mystère aussi sur ce qui l'aurait poussé à se retirer de ses affaires en 1865, à un âge pas si avancé que ça finalement, surtout pour un entrepreneur. Le couple a certes connu des drames, je pense notamment à leur petite Marie Ernestine Camille, décédée en 1848 à l'âge de trois ans. Mais sur la décennie 1860, je ne suis pas parvenue à identifier un tel accident de vie. Mon optimiste me pousse à rêver qu'ils ont tous les deux simplement voulu profiter de la vie au cours d'une retraite bien méritée... mais je ne suis pas persuadée que c'était bien dans les concepts et les aspirations de l'époque ;-)

Bref, l'enquête reste à mener, l'histoire à écrire. J'espère que j'aurai l'occasion de pousser plus loin en allant aux "vraies" Archives à l'occasion d'un voyage à Paris ou peut-être, donc, que l'une de vous aura des pistes !

Malgré tout, ma maraude dans les vieux papiers m'a permis de glaner bien d'autres informations sur les activités multiples de Jacques Simon Sajou comme "inventeur, fabricant, marchand et journaliste", alors... la suite dans de prochains épisodes ;-)

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22 janvier 2015

Devinez...

... avec qui je vis en ce moment ?

signature Sajou

Je compulse des dizaines de publications, je dépouille méthodiquement des registres plus ou moins lisibles, je traque l'information de bas de page. Je trouve ou je ne trouve pas ce que je cherche. Parfois après des heures qui me semblent perdues, je tombe tout à coup sur une pépite...

Et au détour de tous ces vieux papiers, il m'arrive de croiser une bronzeuse, une piqueuse de bottines, une liseuse de dessins, une ouvrière en boutons, une coulisseuse, une garnisseuse sur cristaux, une bordeuse de souliers, une découpeuse d'étiquettes, un fabricant de papier de fantaisie, une passementière ou une coloriste en cachemire... Alors même si ça ne me sert à rien pour ma petite affaire, j'ai l'impression qu'un sourire venu du passé se penche sur mes recherches, et c'est reparti pour un tour !

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26 octobre 2014

Les merceries de Dijon

Imaginez-vous le nombre de marchands merciers qu'il pouvait y avoir à Dijon en 1869 ? Aussi invraisemblable que cela paraisse, ils n'étaient pas moins de soixante-quinze ! Oui... pour une population intramuros qui était le tiers de celle d'aujourd'hui, n'est-ce pas étourdissant ?

merciers Dijon p1

merciers Dijon p2

source : Gallica

Auxquels merciers il fallait ajouter six marchands de rubans, cinq épingliers et encore trois passementiers. Remarquez que ce n'était pas de trop... pour soixante-dix-neuf marchands de tissu !

Oh ! qu'on me renvoie au XIXème siècle... mais juste le temps de faire mes courses : ensuite je reviens en quatrième vitesse à notre époque douillette et confortable ;-)

Grey

Petitjean-Boisserand

Ce sont en tout cas des chiffres qui font rêver, aujourd'hui où il nous restait en tout et pour tout une enseigne de proximité faisant courageusement de la résistance : l'espace dédié à la couture et à la broderie dans le beau magasin Planète Laine, le paradis des tricoteuses.

Et voilà pourquoi l'ouverture d'une nouvelle mercerie à Dijon est forcément une bonne nouvelle.

Le Lièvre Blanc

Le Lièvre Blanc se trouve 2, rue Jeanin, en bordure du quartier des Antiquaires... et à deux pas des Archives Départementales où je prends mes habitudes cette année, comme ça tombe bien ;-) Évidemment je n'ai pas résisté à aller faire ma curieuse dans la boutique, où j'ai trouvé un accueil tout à fait attentionné. J'en suis repartie avec une jolie cotonnade étoilée, du croquet rouge (on n'en a jamais assez) et deux petits-beurre qui m'ont fait de l'oeil, bien que je ne sache pas encore ce que j'en ferai.

Achats le lièvre blanc

Vous pouvez suivre l'actualité du Lièvre Blanc sur sa page Facebook.

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07 mai 2014

Souvenirs de famille

Que c'est dur de sortir d'un ouvrage qui nous tient à coeur quand on vient de le terminer ! On voudrait n'avoir jamais à y mettre le dernier point.... C'est ce qui vient de m'arriver avec le torchon que j'ai brodé pour Nans-sous-Sainte-Anne : il m'a permis de renouer avec les ouvrages au long cours que j'affectionne mais que j'avais un peu perdus de vue depuis quelques temps.

torchon_Saucet

C'est qu'un ouvrage brodé est bien plus qu'un objet inanimé fait de toile et de fil : il contient des heures de pensées profondes ou légères, des émotions voletant au détour d'une phrase posée sur le tissu, et finalement tout un dialogue intime avec soi-même qui s'instaure au cours de son élaboration. Je crois que c'est ce que représente pour moi le temps passé à broder : le seul moment où je n'ai rien d'autre à faire que rêvasser en faisant avancer mon aiguille. Et j'en construis, des châteaux en Espagne ! Et j'en refais, des mondes meilleurs où chacun a droit à sa part de soleil ! Et j'en invente, des réponses définitives aux méchancetés du monde...

lavoir

Heureusement, participer à un concours c'est un sacré bon cadrage quand on a tendance à la divagation. Je ne me fais pas d'illusions : cet ouvrage-là n'était pas près d'être fini si je n'avais pas eu la date butoir du 25 mars en ligne de mire. Comme bien sûr je n'ai commencé que très mollement en janvier, il m'a fallu ensuite compenser ce retard à l'allumage en y consacrant tout mon temps libre pendant ces dernières semaines. Quand je pense que Marlie a reçu les premières contributions dès le mois de décembre... je me dis qu'on m'a sabotée au moment des réglages en usine !

Eug_ne_et_Ernestine

Pourtant j'avais décidé de participer dès le mois de mai dernier, au moment même où j'ai vu le torchon d'Irénée Geriet. Et j'ai su tout de suite ce que je broderais : les souvenirs de ma maman, elle qui les a vus peu à peu sombrer dans le brouillard de sa mémoire perdue.

torchon_bas

Mon vieux torchon raconte sa vie de torchon dans la petite maison de bois et de tôle que mon grand-père a construite de ses mains. Il parle de sa roseraie, le seul luxe qu'il se soit autorisé. Il contient le temps qui va auprès d'Eugène, d'Ernestine et de leurs quatre filles. J'ai des souvenirs d'enfant citadine dans cette campagne que j'ai connue jusqu'à la mort de mon grand-père, quand j'avais quatorze ans. Ils se mêlent à ceux que nous racontaient ma mère et mes tantes autour des tablées du dimanche. Ce n'était pas difficile de les faire démarrer... et nous nous régalions des anecdotes entendues encore et encore, que nous connaissions par cœur et qui nous faisaient rire toujours aux mêmes endroits. Nous aimions nos conteuses, elles aimaient leur public, c'est l'histoire de la famille qui s'écrivait autour de leurs récits. En même temps qu'elles, se sont effacés les liens…

Eugène et Ernestine

Ernestine et Eugène

les fleurs du lavoir

Si je mets de côté ceux organisés en interne au PCB, c'est la première fois que je participe à un concours car j'ai un peu de mal à associer la compétition et le jugement de valeur avec la broderie. Mais ceci mis à part, l'expérience m'a plu et je suis déjà tentée de replonger avec le projet 2015. Pour le moment je suis juste rebutée par la relative petite taille imposée : 210 x 170 points, ça me paraît juste pour s'exprimer sur un marquoir. Mais les contraintes font partie du challenge, alors… je réfléchis,>)))

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13 avril 2014

Généalogie

Lors d'une récente communication sur Facebook (je partage mes coups de coeur , si ça vous intéresse), Gallica nous a fait découvrir des merveilles en matière d'arbres généalogiques. Je n'avais jamais été tellement titillée par la nécessité de remonter à mes racines personnelles. Mais j'ai récemment  découvert la généalogie à l'occasion de recherches menées pour en savoir plus sur "mes" petites brodeuses et remettre dans leur contexte les ouvrages parvenus jusqu'à moi. J'ai commencé avec Camille, j'ai poursuivi avec Marie. Et en ce moment, j'ai pas mal d'autres fers au feu pour de futurs billets : je dois dire que je m'amuse beaucoup avec ça.

Il y a de très jolies idées dans ces vieux arbres, dont un bon nombre pourraient être interprétées en broderie. Voici quelques uns des documents proposés sur Gallica ou en d'autres lieux.

Gallica1
L'arbre de la famille Magia
, superbement isolé sur son île

Gallica2
Arbre extrait de Somme Rural de Jean Bouteiller (1471), le dernier salon où l'on cause…

Gallica3
L'arbre généalogique des langues vivantes et mortes
, jolie idée…
mais répartition dans l'espace révélatrice !

 famille Bonaparte
L'arbre de la famille Bonaparte, par Elisa Polazzi,
réalisé notamment avec du papier découpé et des cheveux
(Ajaccio - Musée de la maison Bonaparte)

 Norman Rockwell
Plus près de nous, l'arbre imaginé par Norman Rockwell
du côté de papa, on est très sur son quant-à-soi, du côté de maman c'est un peu plus olé-olé.
Au final, comme tous les petits garçons, il se rêve un ancêtre pirate,>)))

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30 mars 2014

Vive le Maire !

Il se trouve que mon activité professionnelle me conduit à travailler au quotidien avec les élus des petites communes rurales. C'est dire que je mesure assez à quel point il faut avoir l'âme chevillée au corps pour se lancer dans cet engagement-là et prendre la tonne de soucis qui va avec.

L'occasion était trop belle de leur rendre hommage en ce jour d'élection municipale, d'autant plus que les grandes villes auront seules les honneurs de l'actualité, ce soir.

Lettre au maire

Je puise une fois de plus dans mes vieux papiers pour le faire, mais Madame le Maire, Monsieur le Maire, auriez-vous la chance, aujourd'hui encore, de vous voir adresser un aussi vibrant compliment que celui-ci ? Fautes comprises... mais dans l'élan de l'émotion, on les pardonne volontiers ;-)

Dimanche 16 juin 1912

Monsieur le Maire,
Je viens, au nom de la jeunesse de
Castelviel, vous adresser nos hommages et vous offrir
ces fleurs, nouées avec les trois couleurs de la Patrie.
Ces fleurs vous exprimeront par leurs bautés
la tendresse de notre affection pour vous. Ces trois
couleurs qui les assemblent en un bouquet, vous diront
nos sentiments d'amour et de respect pour la France
et pour la République, dons le suffrage des électeurs
vous a fait le représentant parmi nous.
Nul n'était plus digne que vous de cet honneurs.
C'est pourquoi, au nom de cette jeunesse qui
vous aime à cause des qualités de votre coeur,
je souhaite à votre administration une longue
durée pour le bien de tous et pour la prospérité
de notre chère Commune Castelviel.
Les nombreux convives assis autour de cette
table se joindront à nous pour crier d'une même
voix et d'un même coeur :

Vive Monsieur le Maire !
Vive la France !
Vive la République !

Marie-Thérèse Babin

Zoom sur la belle dentelle de papier... comme j'aimerais qu'on nous fabrique encore de ces jolies choses !

Lettre au maire détail 1

Lettre au maire détail 2

Castelviel est un village de vignobles, situé à mi-chemin entre Saint-Émilion et Sauternes et ma foi, on y trouvait de bien mignonnes frimousses ;-)

école de Castelviel

Bon, c'est bien beau tout ça... mais il faut que je me prépare pour aller voter, moi. Ne serait-ce que par solidarité avec ces petites bouilles, qui ont dû attendre 1945 pour pouvoir le faire... c'était déjà pour des élections municipales, tiens !

La Française doit voter

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12 février 2014

Burkard : l'enquête de la semaine

Ce que j'aime par-dessus tout dans la collection, davantage que l'accumulation je crois, c'est regarder chaque objet individuellement, rechercher son histoire, deviner les mains entre lesquelles il est passé et, finalement, respirer un peu de l'ambiance qui l'a entouré du temps où il était encore en usage.

Alors quand j'ai récupéré ce joli dépliant d'un représentant en passementerie, j'ai immédiatement eu envie d'en savoir davantage sur cette association entre Burkard, un nom plutôt obscur pour moi, et la marque C+B dont, en revanche, la renommée n'est plus à faire.

dépliant Burkard

Le jeu de piste débute avec cet en-tête d'une lettre datant du début du siècle dernier, où la maison Burkard se présente comme une "Fabrique de lacets pour passementeries et dentelles". Bon… ce document est en cohérence avec le maroquin : là aussi, la collaboration avec la marque C+B est mise en avant. On y apprend incidemment, mais c'est loin d'être une surprise, que la maison a son siège à Paris, boulevard de Sébastopol, c'est-à-dire dans le quartier traditionnel de la mercerie.

Venise, Irlande, soutaches, mignardises… Faut-il encore me demander pourquoi j'aime la mercerie ? Oh ! il m'a piqué le titre du blog, aussi ;-)

Burkard lettre

Une piste plus sérieuse se présente, avec ce livret sur La guipure moderne aux lacets et à l'aiguille où il est indiqué que Burkard a pris la succession de la maison Cuvyer-Bresson. Cette fois-ci je tiens le bout du fil, l'écheveau sera facile à démêler !

Guipure moderne

Car maintenant, je sais exactement où je vais pouvoir trouver l'information de référence, et ce sera dans la passionnante monographie que Bruno Floquet a consacré à ses ancêtres, Cartier et Bresson, au fil d'une famille.

Effectivement l'information dont j'ai besoin s'y trouve : Claude Bresson, dit "Bresson Aîné" n'a pas seulement été le fondateur, en 1825, de la marque de fabrique de coton C+B. Il a également fondé une famille conséquente, puisque son épouse Madeleine donna le jour à neuf enfants, dont huit filles qu'il maria, il faut bien le dire, au mieux des intérêts de la dynastie. Et après avoir assuré la solidité de ce qui allait devenir la branche Cartier-Bresson avec ses trois aînées, il donna en mariage sa dernière-née, Céline, à Monsieur Saint-Charles Cuvyer, ci-devant fabricant en passementerie.

restaurant Gillet
Le restaurant Gillet, toujours une institution cinquante ans après le mariage de Céline et Saint-Charles

Charles, le neveu de Céline Bresson, a chroniqué la vie de la famille pendant des années. Celui-là même qui prendra plus tard en charge le développement de l'usine de Celles-sur-Plaine, raconte ses impressions d'enfant sur le mariage : "Ma tante épousant alors M. Saint-Charles Cuvyer, fabricant de passementerie, j’assistai au dîner de noces, à la vieille mode, chez Gillet, près de la Porte Maillot. J’étais là, petit bonhomme de huit ans, en tunique de collégien, soixantième convive. Après un long et pompeux déjeuner, on alla bourgeoisement se promener au bois de Boulogne."

Il devait plaire au beau-père, car il était bien entreprenant aussi, l'ami Saint-Charles (Ah, ben oui... on ne choisit pas ses parents... et les parents sont parfois curieusement inspirés dans le choix des prénoms !). Au Bulletin des lois du deuxième semestre 1869, entre une égreneuse de trèfle et un porte-plume encrier, on trouve la trace d'un brevet déposé au bénéfice de son entreprise pour une "machine à diviser et à lier les perles sur fils, rubans et tresses". Ne me demandez pas comment ça fonctionne exactement, mais c'est de la passementerie, ça c'est sûr !

Brevet Cuvyer-Bresson

De Burkard à Cuvyer, de Cuvyer à Bresson… maintenant que les liens sont établis, il ne reste plus qu'à profiter de ce dépliant, resté dans un état de propreté miraculeux pour son âge et la fragilité de ce genre d'objet.

 Burkard 2

Burkard1

Burkard 3

Je vous rappelle pour l'occasion que si vous voulez profiter de mes images dans leur meilleure taille,
il peut être préférable, en fonction de votre écran, de les ouvrir dans un nouvel onglet.

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