24 avril 2016

Yvonne, Monsieur Sajou et Monsieur de La Fontaine

Dans sa région du Perche qui fait avec tant de douceur la transition entre Bretagne et bassin parisien, Yvonne vit une dernière année de quiétude avant la tempête qui va déferler sur l'Europe. Très bientôt, son père devra abandonner la terre qu'il cultive à la Grange et partir pour quatre années éprouvantes loin de sa famille.

BéthonvilliersBéthonvilliers et ses vergers de pommiers

Mais personne n'imagine encore le cataclysme sur le point de se déclencher. Pour le moment, chaque chose est à sa place dans le petit univers de l'enfant. Yvonne navigue entre le bourg tout proche de Coudray-au-Perche, où vivent ses grands-parents maternels, et celui de Béthonvilliers auquel est rattaché le hameau.

Coudray-au-Perche - MairieL'école de Coudray-au-Perche

Louis, son père, est absorbé à la conduite de la ferme. Yvonne a certes un frère, mais elle trouve ce petit René de quatre ans bien trop jeune pour jouer avec elle ! Alors elle s'essaye volontiers aux travaux d'aiguille et y réussit pas trop mal. Il faut dire qu'elle est à bonne école avec Joséphine et Lucie, sa maman et sa tante, toutes deux couturières.

C'est sous leur houlette qu'elle réalisera son marquoir, un ouvrage bien élaboré pour une fillette de neuf ans. Car Yvonne est capable d'une patience étonnante chez une toute petite. Elle a mis beaucoup d'ambition dans son ouvrage mais rien ne résistera à son obstination.

ABC Yvonne

Elle commence sa broderie par une pièce maîtresse et, comme il se doit, ce sera l'alphabet. Bien loin des petites lettres simples et utilitaires apprises à l'école pour marquer le linge, elle choisit un spectaculaire alphabet haut de trente-et-un points. Il est extrait du livret 205 de la maison Sajou ; elle a tout de suite aimé, dans le petit carnet rose, ces lettres au tracé strict mais dont l'aspect rigide est adouci par une branche fleurie.

ABC Yvonne alphabet

Après avoir brodé son alphabet, Yvonne l'illustre par un motif qui lui vole presque la vedette et vers lequel l'oeil est irrésistiblement attiré. Elle l'a pioché lui aussi dans un livret de la maison Sajou, mais cette fois dans le 104. Il fait écho à son apprentissage scolaire puisqu'il illustre une fable de Monsieur de La Fontaine, l'Âne et le Chien.

L'âne et le chien- La Fontaine
Je conclus qu'il faut qu'on s'entraide... source : Gallica

Comme toujours chez Jean de La Fontaine, la fable trouve son épilogue sur une morale édifiante. Le petit drame instrumentalisé par le poète se joue entre deux animaux qu'Yvonne côtoie tous les jours dans la cour de la ferme. Elle a reproduit le motif de Sajou dans ses moindres détails, sans oublier le moulin de l'arrière-plan, avec un joli fil nuancé dans des teintes dorées. Il y a à peine quelques points décalés ici ou là. Dans les jambes de l'âne par exemple, à quoi pensais-tu petite Yvonne ? Envie d'aller gambader ?

Yvonne - l'âne et le chien

La fillette complète son travail en emplissant chaque espace libre avec des motifs répétés en symétrie, de ces symboles familiers qu'on rencontre si souvent dans les vieux marquoirs : les  paniers fleuris, les ancres de marine, les papillons, les oiseaux sur leur branche. Puis suit l'indispensable identification. : maintenant qu'elle est assurée d'avoir mené l'ouvrage à bien, elle peut le reconnaître pour sien en le signant fièrement Yvonne Vallée et l'arrimer temporellement, à la fois dans sa vie et dans le siècle.

Yvonne - signature

Elle encadre finalement le tout avec une frise bien fournie elle aussi, ponctuée par ces pommes qui rappellent les vergers entourant son hameau de la Grange. A nouveau, elle n'a pas choisi la facilité avec cette bordure dense qu'elle mettra encore des heures à compléter !

Yvonne - frise de pommes

Qu'est devenue Yvonne, me direz-vous ? De son histoire future, nous saurons peu de choses : comme pour tous les enfants de sa génération, l'insouciance devait brutalement prendre fin l'année suivante. Son père partit à la guerre, son père revint de la guerre. Yvonne se maria puis quitta ce monde à soixante-treize ans, à quelques kilomètres à peine de la Grange, toujours dans son Perche natal.

Encore une fois, c'est la trace fragile de son marquoir qui la ramène sous nos yeux. C'est sur ce morceau de canevas Pénélope qu'une vie se laisse deviner, avec si peu de certitudes cependant...

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19 juillet 2015

Noémie : deux versions pour un diagramme

Et voilà relevé le diagramme du marquoir de Noémie. Je vous le propose avec les couleurs du premier jour, telles que Noémie les a choisies, et celles qui ont été mangées par la lumière. Vous pourrez ainsi choisir à votre goût la version qui vous convient le mieux... à moins que vous ne préfériez l'interpréter dans une gamme tout à fait différente !

Marquoir Noémie

Le diagramme part dans la journée vers la BAL des abonnées identifiées aux billets du blog. Un petit tour à la foire des rameaux pour acheter les soies et vous n'aurez plus qu'à vous mettre à l'ouvrage ;-)

Le diagramme de Noémie

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09 juillet 2015

Les surprises de l'envers

Vous rappelez-vous le marquoir de Noémie, la petite Iséroise qui avait brodé avec tant de soin pour sa maman ? Il était toujours dans son cadre noir Napoléon III. J'avais résolu de le laisser vivre dans sa baguette d'origine mais l'ensemble méritait un bon nettoyage. Sous le verre à bulles qui la protégeait, j'ai eu la chance de trouver une toile très propre et heureusement, car le nettoyage des fils de soie aurait certainement été un vrai casse-tête !

En revanche, j'ai eu en le retournant la surprise de découvrir les couleurs sorties de la boîte à ouvrages, et non pas dans la version fanée que l'ouvrage présente aujourd'hui.

Marquoir Noémie envers

La différence est spectaculaire : la lumière a véritablement avalé les pigments de ces beaux fils de soie. Les retrouver tels que Noémie les a travaillés m'a donné envie de mettre le marquoir en diagramme, je vais profiter de ce prochain week-end à rallonge pour le faire et vous le proposer.

Marquoir Noémie détail

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31 mai 2015

À maman

Noémie sait que le colporteur qui s'arrête parfois à la Ferrière ne propose jamais d'aussi jolies choses. Lorsqu'il découvre le contenu de sa balle sur la table de la ferme, c'est pour en sortir de solides lacets, de la laine à repriser ou encore de ce coton rouge qui sert à marquer les torchons de la cuisine.

Non, ces belles soies aux couleurs chatoyantes ne viennent pas de l'armoire du colporteur, ni même de chez Madame Girard qui tient mercerie au bourg voisin du Gua. Car elle est raisonnable, Madame Girard, assez en tout cas pour savoir que ce n'est pas une marchandise dont elle aurait la vente dans ce coin du Vercors.

Le Gua

Par bonheur, la marraine de Noémie a juste le grain de folie nécessaire pour offrir de la soie à une petite paysanne ! C'est elle qui lui a fait la surprise de ces beaux écheveaux de mouliné soyeux, la dernière fois qu'elle est allée à Grenoble pour la foire des rameaux.

Ils sont doux et luisants dans la lumière du soir qui tombe. Il y a deux tons de mauve, un doré, et le dernier qui tire sur le vert amande. Ils sont tellement précieux ! Noémie les a quasiment usés à force de les contempler... mais elle ne s'était pas encore résolue à les utiliser. Aujourd'hui, c'est différent : elle est décidée et elle sait exactement ce qu'elle va en faire.

Abécédaire Noémie Ardoin

Elle a mis dans cet ouvrage tout le soin dont elle était capable. Elle n'avait jamais brodé aussi finement, ni utilisé un autre point que celui de la marque. Sa marraine l'a bien aidée pour border son carré avec ce point de feston si difficile à maîtriser. Il n'y a presque pas d'erreurs, en tout cas sa maman ne les a pas remarquées lorsqu'elle a découvert son travail.

Elle n'a vu qu'un ouvrage délicat, sur lequel sa grande fille a passé en secret des heures et des heures pour lui faire plaisir. Et maintenant la broderie, encadrée par une stricte moulure noire, trône près du globe de mariage de Marie et Jean. Noémie ne se tient plus de fierté quand elle regarde ce joli coin de la salle...

Abécédaire à Maman

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19 octobre 2014

Le bateau d'Eugénie

Dans le billet sur le marquoir d'Eugénie, je présumais que son père avait dû faire partie des premiers à quitter sa famille, puisqu'il n'avait pas encore atteint quarante ans lors de la mobilisation générale. Ma curiosité de farfouilleuse m'ayant entraînée dans les livrets matricules mis en ligne par les Archives départementales du Var, j'y ai trouvé le livret militaire d'Auguste et du même coup confirmation de cette supposition : il est même arrivé au corps dès le 2 août 1914.

mobilisation 2-8-1914

Mais surtout, ce qui m'a arrêtée à la lecture de ce livret, ce sont les affectations d'Auguste : embarqué à Marseille le 17 août 1914, il traverse la Méditerranée pour gagner Salé où il débarque quatre jours plus tard. Il restera finalement au Maroc le temps de la guerre et ne reviendra à Marseille qu'en janvier 1919.

Maroc

Du coup, il prend une tout autre signification, le bateau brodé par Eugénie sur son marquoir…

bateau Eugénie

Je profite de ce retour sur le marquoir d'Eugénie pour vous dire que j'ai créé un album afin de recueillir les photos des votres. Vous pouvez le visualiser par la colonne de droite, il contient déjà celles de Gillette et de Marina.

Eugénie par Gillette et Marina
Si vous aussi l'avez brodé, n'hésitez pas à m'envoyer vos photos, je les ajouterai et ça me fera très plaisir ;-)

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16 avril 2014

La guerre d'Eugénie

De quelle manière pouvaient résonner aux oreilles d'une petite Varoise ces noms lointains de la France du nord : Flandres, Marne, Verdun, Somme, chemin des Dames ? Aux images d'un conflit noyé dans les brumes incertaines, se superpose la réalité de la guerre au village, dans cette Provence qui ne voit pas les combats : elle se dessine en creux au cœur de la vie quotidienne.

Solliès-Pont Place Neuve

Solliès-Pont Grande-Rue

Pour une enfant de dix ans, la guerre prend corps avec le tocsin qui rythme l'émotion violente de la mobilisation générale, avec le départ redouté du père ou du cousin rejoignant séance tenante leur affectation, puis avec le maire passant dans les foyers pour annoncer les morts de la commune, avec les blessés revenant du front, avec ces tâches qu'il faut malgré tout assurer tous les jours.

affiche mobililsation

Dans une famille paysanne comme celle d'Eugénie, il faut bien remplacer les réservistes partis au front, ce qui comprend à peu près tous les hommes valides. Auguste, le père d'Eugénie, a trente six ans à l'annonce de la mobilisation, il appartient donc à une classe d'âge qui part dès les premiers jours. La vie des femmes s'en trouve bouleversée et les enfants, eux aussi, sont mis face à des responsabilités trop lourdes pour eux.

A mille kilomètres des combats, la guerre est bien présente et pourtant la vie continue : Eugénie va à l'école, elle fait son apprentissage des travaux d'aiguilles, elle brode son marquoir. Seulement elle y fixe à jamais cette première année qui suit le 2 août 1914 comme une "année de guerre", dont elle ne sait pas encore que trois autres sont à venir. On ne connaîtra rien des répercussions de cette période sur sa vie, juste qu'elle en a été assez marquée pour inscrire le conflit au cœur de son ouvrage.

Eugénie Rigaud
le marquoir d'Eugénie mesure 53 cm de large sur 44 cm de haut

Mais comme c'est une petite fille de onze ans, elle utilise des couleurs gaies et claquantes -le rouge, le vert épinard- et elle brode des fleurs et des oiseaux pour accompagner l'exercice imposé des lettres.

Son ouvrage est strictement encadré par quatre frises, simples et identiques, ponctuées à chaque angle d'une étoile à huit branches. La même frise toute simple est réutilisée horizontalement, à trois reprises, pour terminer les lignes de texte incomplètes.

2ème alphabet

On peut imaginer qu'elle a commencé son travail par le deuxième alphabet de sa toile, le modèle simple et traditionnel de l'apprentissage scolaire, accompagné de sa série de chiffres. Il est probable qu'elle ne s'est attelée qu'ensuite à celui du dessus, constitué de belles rondes qu'il faut négocier avec bien plus d'attention. Peut-être l'aura-t-elle brodé directement à partir d'un livret de marque, peut-être aussi l'aura-t-elle copié du marquoir de sa grande sœur Charlotte, son aînée de six ans.

1er alphabet

Il n'est pas si courant de trouver autant d'informations réunies en un seul ouvrage, à commencer par l'identité de la petite brodeuse -prénom et nom- puis son âge. Il est situé dans le temps de deux manières : classiquement, par l'année, mais aussi une seconde fois par ce qu'elle représente dans l'histoire, et c'est donc cette "année de guerre (1914-1915)". Puis il est localisé sans équivoque, avec le département ajouté au nom du village, comme une précision indispensable.

localisation et nom

C'est au bout du compte par ce luxe de renseignements qu'Eugénie s'approprie fortement son marquoir et le revendique avec fierté.

Maintenant que le devoir est accompli et les textes brodés, elle peut agrémenter la place qui reste sur sa toile avec un peu de fantaisie. Elle en profite pour remplir chaque espace libre, à commencer par le bateau, symbole peut-être de ses rêves de grands voyages. Là encore, Eugénie enfonce le clou, comme pour éviter toute confusion : elle brode son bateau, mais elle prend le soin également d'écrire le mot en légende.

bateau

Puis des fleurs, puis des oiseaux, puis à nouveau de petits morceaux de frises pour combler chaque espace qui pourrait rester disponible. Et encore assez de symboles religieux pour penser que son marquoir n'a probablement pas été brodé dans le cadre de l'école publique, en tout cas pas en totalité : peut-être à l'ouvroir proposé par les soeurs aux fillettes du village ou, tout simplement, guidée pour le compléter par une maman très pieuse... En tout cas, il y a là les initiales mariales symétriquement répétées, comme les oiseaux et le vase fleuri, autour du sacré-coeur entouré d'une couronne de feuilles.

symboles religieux

Finalement, comme un point d'orgue, Eugénie clôt son travail par le mot "Souvenir" qu'on retrouve sur tant de vieux marquoirs et qui joue sa petite musique voilée de nostalgie : je me souviens de ceux qui sont au loin, je me souviens de ceux qui ne sont plus là, je me souviens des jours heureux, avant que le tocsin ne gronde...

souvenir

Eugénie, un siècle après, nous nous souviendrons de la petite Provençale insouciante, trop tôt confrontée à un monde qui ne tourne pas toujours comme il faudrait, de l'enfant appliquée qui donne à voir tant de choses sous l'accumulation de ses petites croix et du souffle de l'histoire qui passe à travers une simple toile brodée en rouge et vert, miraculeusement parvenue jusqu'à nous.

naissance Eugénie Rigaud
Source : Archives départementales du Var

Si vous avez aimé le marquoir d'Eugénie, peut-être aurez-vous envie de le broder ? Je n'ai pas encore pris le temps de le mettre en diagramme, mais si ça vous intéresse, je le ferai rapidement pour le distribuer aux abonnées aux billets du blog.

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03 septembre 2013

Le cahier de couture de Marie

Marie est née le 3 décembre 1902 à Riaucourt, à une dizaine de kilomètres au nord de Chaumont. Ses racines sont accrochées dans ce village depuis fort longtemps : un siècle avant elle, on y retrouve déjà la totalité de sa famille, aussi bien maternelle que paternelle.

acte naissance marie
Document issu des archives en ligne de Haute-Marne

Riaucourt

Elle quittera pourtant son village pour aller s'établir trente kilomètres vers le sud à Marac, où vit son mari Joseph et où elle s'éteindra sept ans après lui, à l'âge de quatre-vingt-six ans.

Marac

C'est donc à l'école de Riaucourt que Marie a suivi sa scolarité et s'est initiée à la couture, alors qu'elle avait 9 ans. Ses exercices sont réunis dans un cahier prévu justement pour les travaux manuels, avec ses belles pages cartonnées en couleur permettant de fixer les échantillons par quelques points.

Marie Magnien 1

Son travail n'est pas extrêmement habile, mais il est vrai que les toiles de récupération qu'on lui a données n'ont pas dû lui simplifier la tâche : usées, très fines ou bien irrégulières, ce n'est pas l'idéal pour une initiation ! Tout de même… peut-être préférait-elle courir la campagne ? Car on ne sent pas une immense passion des travaux d'aiguilles chez cette petite fille, bien loin d'avoir complété son cahier de quatorze pages.

Les deux marquettes qu'il contient sont brodées du même alphabet et de la même série de chiffres.

La première, brodée sur une toile grossière mais adoucie par l'usure, est ourlée par un rempli simple, fixé à grands points avant perdus dans le chanvre. Une simple ligne de points de croix continus fait office de frise sur tout le tour de l'ouvrage : c'est elle qui a dû lui permettre de faire ses gammes. Le tout est signé de l'initiale de son prénom et de son nom en entier et précisé par l'année de réalisation, 1911. Merci Marie, pour ce nom et cette date qui m'ont permis de faire un peu mieux connaissance avec toi ;-) Car, je ne sais pour quelle raison, ton identité a été effacée sur la couverture du carnet…

Marie Magnien 2

Sur la seconde marquette, exécutée sur toile fine et soigneusement ourlée au point de côté, l'alphabet et les chiffres sont complétés par trois reprises, dont une à fond perdu, et simplement deux initiales. Bien qu'elle ait laissé l'emplacement pour le loger, Marie n'a pu se résoudre à y broder une fois encore le W : paresse de petite fille qui sait qu'elle n'aura jamais à utiliser cette lettre pour marquer son linge ?

Marie Magnien 6

Le cahier contient encore quatre échantillons, dont un exercice de gros crochet à base de brides. Marie a tout d'abord crocheté un rectangle de neufs rangs, avec une régularité bien difficile à maîtriser dans les débuts. Puis elle a continué en tournant tout autour de ce premier panneau, une manière de s'entraîner à négocier les angles.

L'exercice reste plutôt sommaire et j'imagine la fillette tirer la langue en essayant de dominer sa symétrie ;-) Ce à quoi elle n'est d'ailleurs pas tout à fait parvenue : deux côtés de la bordure extérieure sont à quatre tours et sur les deux autres, elle s'est arrêtée à trois… C'est bien assez quand il y a tant de distractions dehors !

Marie Magnien 3

Les trois derniers exercices, tous simplement signés de ses initiales, regroupent les bases élémentaires de la couture et témoignent de l'évolution de Marie dans la maîtrise de l'aiguille, vers plus de finesse, de régularité et de soin.

Sur les deux premiers de ces échantillons, elle s'est entraînée aux ourlets fixés à très petits points de côté, aux coutures simples et anglaises, aux plis rabattus et aux points de broderie sur toile fine : une ligne de points arrière et une ligne de point de feston. Puis sur un des ourlets, elle a péniblement brodé quatre boutonnières suivies de trois brides. Il est vrai que des boutonnières au fil rouge sur une toile blanche, il n'y a pas pire piège…

Marie Magnien 5

Marie Magnien 4

Pour le dernier échantillon enfin, Marie a formé une petite poche, fermée par un bouton de nacre grise. L'exercice lui a permis de mettre en application les coutures, y compris en angle, les ourlets rabattus sur l'endroit de chaque côté de la fente, l'un au point de piqûre et l'autre au point de côté, les brides pour bloquer son ouverture et la boutonnière, plus soigneusement réalisée que les précédentes. Les piqûres sont fines et régulières, c'est le métier qui rentre ;-)

Marie Magnien 7

J'ai d'autres cahiers, qui peuvent être plus joliment présentés ou contenir des travaux exécutés avec plus de goût, mais plusieurs raisons m'ont donné envie de commencer par celui-ci, en ce jour de rentrée scolaire.

D'abord la petite brodeuse y est identifiable et peut être replacée dans son lieu de vie. C'est rarement le cas pour les quelques autres cahiers que je possède et je trouve toujours ça un peu frustrant. C'est aussi un plaisir d'aller à la pêche aux renseignements d'état-civil, de situer les lieux sur une carte, de se les représenter par des images de l'époque…

Ensuite parce que le côté ordinaire de ce cahier justement reflète bien ce qu'était l'apprentissage de la couture à l'école dans la grande majorité des cas. On ne demandait pas aux petites filles d'exceller dans les travaux d'agrément ou de rivaliser de joliesse mais bel et bien de savoir faire face à l'ordinaire d'un foyer pour l'entretien du linge : marquer sommairement pour reconnaître, raccommoder pour faire durer, transformer pour ne pas jeter… C'est tout cela, et seulement cela, qu'illustre le cahier de Marie.

Et puisque tout le monde est rentré et que décidément, la ville a repris son visage ordinaire, moi je m'échappe : vacances jusqu'à la fin du mois...

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18 mai 2013

Le marquoir de Camille Jullien

J'ai su que mon jour de chance était arrivé lorsqu'un matin, sur le marché de Dijon, je suis tombée sur ce marquoir rouge qui sortait à peine des cartons. Enfin j'ai vraiment su que c'était un jour de chance quand on m'en a dit le prix… C'était il y a une quinzaine d'années, 50 francs c'était certes une somme (surtout quand on est parti pour acheter six œufs et une salade !) mais les marquoirs étaient déjà le plus souvent inabordables, si bien que je n'ai jamais envisagé de les collectionner. En réalité, le (très petit) fonds que je me suis constitué pour le plaisir l'a été au gré d'occasions de ce genre.

Bref, je n'ai pas hésité une seconde : la localisation de l'ouvrage à Dijon l'a emporté sur tout le reste et d'ailleurs, je crois que la marchande, prise un peu au débotté, regrettait déjà son prix mais je l'avais en main… trop tard ;-)

Plus tard, j'ai donné ce marquoir au PCB pour le recueil "Petite Cuisine entre Brodeuses" réalisé à l'occasion de l'exposition de 2010 au Cellier de Clairvaux, ce qui explique que certaines le reconnaîtront. Comme le livret est épuisé depuis la fin de l'expo, j'en profite pour le proposer à nouveau ici.

Camille Jullien endroit

Camille a brodé sur un canevas souple, avec un fil de coton rouge qui pourrait bien être du Broder Spécial et qui, aujourd’hui encore, a conservé tout son satiné. L'ouvrage mesure 34 cm sur 23.  Le travail est joliment fait, il n'y a qu'à regarder l'envers pour constater que l'arrêt des fils est moins négligé que souvent sur les "petits rouges". A 9 ans… bravo, Camille ! Le détail qui tue ? Il lui a manqué juste une aiguillée de rouge pour terminer, et elle a brodé une rangée d’une centaine de points en orangé sur la droite de son marquoir, ce qui se distingue à peine, d’ailleurs.

Camille Jullien envers

Après avoir fait quelques recherches, je me suis aperçue, aux mentions marginales portées sur son acte de naissance, que nous avions sept ans pour nous croiser sur cette terre, Camille et moi… je ne sais pas pourquoi ce genre de détail absurde se révèle finalement si émouvant, mais probablement les brodeuses et les collectionneuses me comprendront-elles ?

acte_naissance_Camille
Document issu des archives en ligne de Côte-d'Or

Née à Dijon le 23 novembre 1888, Camille s'y est mariée avec un boulanger douze ans après avoir brodé son marquoir et s'y est éteinte à l’âge de 77 ans. Du côté maternel, elle est d'une famille côte-d'orienne pur jus : la maman est née en 1863 à Fauverney et j'ai suivi cette branche dans le département au moins jusqu'au XVIIIème siècle, partie dans l'arrière côte, dans les environs de Ternant et partie dans la plaine de Saône, vers Vonges. En revanche du côté du papa, né en 1856 près d’Auxonne, on se retrouve dans le Jura dès qu’on arrive aux grands-parents de Camille.

J'ai aimé chercher à en savoir un peu plus sur cette petite fille dont le sage abécédaire s'est retrouvé par hasard entre mes mains, j'ai aimé prendre le temps d'en tracer chaque croix pour le mettre en diagramme. Si  cela vous tente, vous pouvez le télécharger en cliquant sur la vignette qui suit.

diagramme Camille

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