09 mars 2017

Mode de guerre

La bibliothèque Forney nous a déjà habituées à de belles expositions dans nos centres d'intérêt. Je me souviens notamment avoir passé quelques heures de bonheur à celle-ci, sur le Petit Echo de la Mode ; et avoir bien regretté d'avoir raté celle-là, avec les marquoirs de Joke Visser.

Forney_affiches

Après avoir fermé un an pour des travaux de rénovation, la bibliothèque Forney reprend en fanfare ses activités avec l'exposition "Mode & Femmes 14/18". Dans cette période charnière pour la modernisation du vestiaire féminin, le nombre d'obligations imposées aux femmes dans le domaine de l'habillement s'allège considérablement. Mais une lecture de l'évolution vestimentaire pendant cette période démontre aussi qu'il reste beaucoup à faire en matière d'émancipation.

Affiche Mode 14-18

Si vous avez la chance d'être à Paris, ou bien si vous projetez de vous y rendre dans les prochains mois, je crois bien que vous devriez mettre à votre programme un détour par la rue du Figuier ;-)  En avant-première, je vous laisse découvrir cette courte vidéo sur la robe de deuil qui fut malheureusement un des grands classique de la période. Il suffit d'un clic sur l'image qui suit.

Robe de deuil

Et puis je complète le sujet par une balade dans les catalogues de modes diffusés pendant la guerre : continuer malgré tout...

Louvre

GalFa Clichy Printemps

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20 juillet 2014

Ce que coûte le fil

Je vous parlais de pépites dans ce billet, en voici une avec cette série de trois cartes postales faisant partie du fonds de la médiathèque de Roubaix et issues de la collection de Monsieur Meegens.

comptes_de_la_m_nag_re

Elles datent probablement de la toute fin de la guerre et retracent, sur le ton de la caricature, l'évolution du panier de la ménagère entre 1914 et 1918. Si je me suis arrêtée sur ces images, c'est qu'il y a, dans la liste des commissions, uniquement des produits alimentaires… à l'exception notable d'une bobine de fil. Avant de devenir l'emblème de DMC au gré des mariages d'entreprises, A la Tête de Cheval était à l'époque une marque Thiriez. Le coton glacé considéré comme un produit de première nécessité, je ne crois pas que nous en serions toujours là un siècle après !

Thiriez

Thriez détails

On  retrouve dans cette série de cartes postales tous les traits de la caricature : la joviale ménagère de 1914 se décharne au fil du temps, son cabas maigrit en même temps qu'elle perd ses rondeurs et son sourire, même son chien en est réduit à fouiller les poubelles qu'il méprisait avant la guerre !

ménagère

panier

chien

En accompagnement du dessin, démonstration est faite de l'explosion des prix pendant la guerre, probablement en forçant le trait. En voyant le prix du lait multiplié par 30 en quatre ans, celui du sucre par 40 et celui de la patate par 65… j'ai quand même cherché à en savoir un peu plus.

fil

Oui, le trait est forcé. Mais j'ai été amenée à une réalité dont j'avais davantage conscience pour la seconde guerre mondiale : celle de la pénurie alimentaire frappant l'arrière et confinant, selon les endroits, à la quasi-famine. Dès l'automne de 1914, les prix augmentent de manière intolérable, et bien sûr les salaires ne suivent pas la même courbe. On n'allait pas payer des femmes au même tarif que les hommes partis au front, quand même ! Et pourtant… ce sont elles qui contribuent grandement à maintenir une activité de survie : les usines et les moyens de transports continuent de fonctionner, les récoltes sont engrangées, les terres sont labourées.

A titre de comparaison, une ouvrière qui travaille pour l'armement gagne par exemple en 1916 entre 15 et 20 centimes de l'heure… de quoi s'offrir un kilo de patates, mais il lui faudra travailler trois heures pour un kilo de pain… et presque quatre pour 200 grammes de viande.

A demeurant, c'est un problème qui se pose rapidement en d'autres termes : le manque de produits alimentaires aboutit, dès la première année de guerre, à la mise en place du rationnement qui ne disparaitra complètement qu'en 1921.

Si vous voulez en savoir plus sur l'implication des femmes pendant la guerre , je vous recommande l'article de Laura Lee Downs Salaires et valeur du travail sur l'origine du décalage entre les salaires féminins et masculins et également le passionnant ouvrage collectif dirigé par Evelyne Morin-Rothureau Combats de femmes 1914-1918 - Les françaises pilier de l'effort de guerre

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26 avril 2014

Eugénie : le diagramme (et Colmar)

Voici donc la suite de ce billet sur le marquoir brodé en 1915 par Eugénie. Il valait mieux que je ne tarde pas trop, sinon ma proposition de diagramme risquait fort de passer aux oubliettes. Et puis finalement, c'est rapide de mettre ce genre d'ouvrage en grille, vivent les logiciels de point de croix : et hop ! je copie à l'infini un morceau de frise, et hop ! je retourne un motif pour ne pas avoir à le ressaisir, et hop ! je clone mes lettres... au final, c'est terminé avant d'avoir eu le temps de s'y mettre ;-)

Le diagramme part donc aujourd'hui vers les  abonnées identifiées aux messages du blog.

Eugénie Rigaud

Et puis cette fois-ci, ce sera un billet fourre-tout : je profite de l'occasion pour vous demander vos bonnes adresses sur Colmar. Je vais y passer quelques jours pour le travail et, si j'arrive à me dégager un peu de temps en fin d'après-midi, je ne voudrais pas rater les incontournables locaux. Je pense aux lieux de perdition tels que musée ATP, mercerie sortant de l'ordinaire, laine et tissu, brocante, jardin... mais aussi tout autre destination de charme à laquelle je n'aurais pas pensé. Je fais donc appel aux bons tuyaux des régionales de l'étape ;-) Merci d'avance à vous !

Colmar

Edit : Merci d'avoir pris le temps de me donner vos adresses préférées. Bien plus que je ne pourrai en voir, je le crains, mais en tout cas, assez pour ne pas m'ennuyer,>)))

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16 avril 2014

La guerre d'Eugénie

De quelle manière pouvaient résonner aux oreilles d'une petite Varoise ces noms lointains de la France du nord : Flandres, Marne, Verdun, Somme, chemin des Dames ? Aux images d'un conflit noyé dans les brumes incertaines, se superpose la réalité de la guerre au village, dans cette Provence qui ne voit pas les combats : elle se dessine en creux au cœur de la vie quotidienne.

Solliès-Pont Place Neuve

Solliès-Pont Grande-Rue

Pour une enfant de dix ans, la guerre prend corps avec le tocsin qui rythme l'émotion violente de la mobilisation générale, avec le départ redouté du père ou du cousin rejoignant séance tenante leur affectation, puis avec le maire passant dans les foyers pour annoncer les morts de la commune, avec les blessés revenant du front, avec ces tâches qu'il faut malgré tout assurer tous les jours.

affiche mobililsation

Dans une famille paysanne comme celle d'Eugénie, il faut bien remplacer jusqu'aux réservistes partis au front, ce qui comprend à peu près tous les hommes valides. Auguste, le père d'Eugénie, a trente six ans à l'annonce de la mobilisation, il appartient donc à une classe d'âge qui part dès les premiers jours. La vie des femmes s'en trouve bouleversée et les enfants, eux aussi, sont mis face à des responsabilités trop lourdes pour eux.

A mille kilomètres des combats, la guerre est bien présente et pourtant la vie continue : Eugénie va à l'école, elle fait son apprentissage des travaux d'aiguilles, elle brode son marquoir. Seulement elle y fixe à jamais cette première année qui suit le 2 août 1914 comme une "année de guerre", dont elle ne sait pas encore que trois autres sont à venir. On ne connaîtra rien des répercussions de cette période sur sa vie, juste qu'elle en a été assez marquée pour inscrire le conflit au cœur de son ouvrage.

Eugénie Rigaud
le marquoir d'Eugénie mesure 53 cm de large sur 44 cm de haut

Mais comme c'est une petite fille de onze ans, elle utilise des couleurs gaies et claquantes -le rouge, le vert épinard- et elle brode des fleurs et des oiseaux pour accompagner l'exercice imposé des lettres.

Son ouvrage est strictement encadré par quatre frises, simples et identiques, ponctuées à chaque angle d'une étoile à huit branches. La même frise toute simple est réutilisée horizontalement, à trois reprises, pour terminer les lignes de texte incomplètes.

2ème alphabet

On peut imaginer qu'elle a commencé son travail par le deuxième alphabet de sa toile, le modèle simple et traditionnel de l'apprentissage scolaire, accompagné de sa série de chiffres. Il est probable qu'elle ne s'est attelée qu'ensuite à celui du dessus, constitué de belles rondes qu'il faut négocier avec bien plus d'attention. Peut-être l'aura-t-elle brodé directement à partir d'un livret de marque, peut-être aussi l'aura-t-elle copié du marquoir de sa grande sœur Charlotte, son aînée de six ans.

1er alphabet

Il n'est pas si courant de trouver autant d'informations réunies en un seul ouvrage, à commencer par l'identité de la petite brodeuse -prénom et nom- puis son âge. Il est situé dans le temps de deux manières : classiquement, par l'année, mais aussi une seconde fois par ce qu'elle représente dans l'histoire, et c'est donc cette "année de guerre (1914-1915)". Puis il est localisé sans équivoque, avec le département ajouté au nom du village, comme une précision indispensable.

localisation et nom

C'est au bout du compte par ce luxe de renseignements qu'Eugénie s'approprie fortement son marquoir et le revendique avec fierté.

Maintenant que le devoir est accompli et les textes brodés, elle peut agrémenter la place qui reste sur sa toile avec un peu de fantaisie. Elle en profite pour remplir chaque espace libre, à commencer par le bateau, symbole peut-être de ses rêves de grands voyages. Là encore, Eugénie enfonce le clou, comme pour éviter toute confusion : elle brode son bateau, mais elle prend le soin également d'écrire le mot en légende.

bateau

Puis des fleurs, puis des oiseaux, puis à nouveau de petits morceaux de frises pour combler chaque espace qui pourrait rester disponible. Et encore assez de symboles religieux pour penser que son marquoir n'a probablement pas été brodé dans le cadre de l'école publique, en tout cas pas en totalité : peut-être à l'ouvroir proposé par les soeurs aux fillettes du village ou, tout simplement, guidée pour le compléter par une maman très pieuse... En tout cas, il y a là les initiales mariales symétriquement répétées, comme les oiseaux et le vase fleuri, autour du sacré-coeur entouré d'une couronne de feuilles.

symboles religieux

Finalement, comme un point d'orgue, Eugénie clôt son travail par le mot "Souvenir" qu'on retrouve sur tant de vieux marquoirs et qui joue sa petite musique voilée de nostalgie : je me souviens de ceux qui sont au loin, je me souviens de ceux qui ne sont plus là, je me souviens des jours heureux, avant que le tocsin ne gronde...

souvenir

Eugénie, un siècle après, nous nous souviendrons de la petite Provençale insouciante, trop tôt confrontée à un monde qui ne tourne pas toujours comme il faudrait, de l'enfant appliquée qui donne à voir tant de choses sous l'accumulation de ses petites croix et du souffle de l'histoire qui passe à travers une simple toile brodée en rouge et vert, miraculeusement parvenue jusqu'à nous.

naissance Eugénie Rigaud
Source : Archives départementales du Var

Si vous avez aimé le marquoir d'Eugénie, peut-être aurez-vous envie de le broder ? Je n'ai pas encore pris le temps de le mettre en diagramme, mais si ça vous intéresse, je le ferai rapidement pour le distribuer aux abonnées aux billets du blog.

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