21 mai 2015

Autour de Sajou : la suite...

Avec le spectaculaire modèle de nappe d'autel dont je vous ai parlé dimanche, je clos la série "Sajou innovateur". Peut-être n'est-ce que provisoire ? Car quand j'ai l'impression d'avoir pressé un sujet à l'extrême, je tombe encore sur de nouvelles pépites ! C'est tout l'avantage du blog, je pourrai y revenir plus tard pour compléter, si nécessaire.

Sajou Claire

En faisant ces recherches, j'ai surtout compris à quel point Sajou avait été un homme de son temps, un véritable entrepreneur du XIXème siècle investissant un secteur d'activité traditionnel pour y faire souffler un vent de nouveauté, aussi bien au niveau des techniques de production que de l'approche commerciale. J'espère avoir jusqu'ici réussi à vous faire partager ces découvertes. Mais j'aurai probablement l'occasion d'évoquer aussi des aspects moins plaisants de son parcours.

Sajou Léontine

Tout ça à cause de ce fameux modèle de nappe, justement. J'ai fort peu de Sajou -surtout datant réellement de l'époque de Monsieur Sajou- dans mes vieilleries. Et je ne connaissais rien du personnage lui-même. Alors quand j'ai trouvé ce rouleau sortant de l'ordinaire, mon idée de départ était de glaner seulement quelques renseignements pour le documenter : je ne savais pas où ça m'entraînerait ;-)

Sajou Louise

La prochaine fois que je vous parlerai lui, ce sera pour évoquer le Sajou commerçant et ses différents établissements. Il n'y a plus qu'à écrire ! En attendant, je vous laisse avec ces jolies demoiselles du livret n°21.

Sajou Octavie

Posté par OuvragesDeDames à 06:19 - - Commentaires [14] - Permalien [#]
Tags :


17 mai 2015

Sajou l'innovateur : la nappe de quatre mètres

A l'exposition de 1855 donc, Sajou frappe les esprits en présentant un modèle qui figure à son catalogue de l'année suivante sous le numéro 403, à la rubrique des dessins de crochet et de filet, avec cette description : "Très riche nappe d'autel, représentant les litanies de la Ste Vierge par des emblèmes et des inscriptions".

Le prix est à la hauteur du caractère exceptionnel de l'ouvrage : 20 francs, alors que la majorité des planches est annoncée à 25 centimes, ce qui équivaut à une livre de bon pain. Très peu de modèles dépassent 2,50 francs et il n'y a guère que quelques dessins complexes de Berlin -gouachés à la main tout de même- qui parviennent à dépasser 10 francs.

Nappe 403
source BnF

La presse ne manque pas de saluer la performance de Monsieur Sajou comme il se doit :

"Cette nappe d'autel est d'un style élégant, sans rien perdre du caractère austère qui convient aux objets consacrés au culte. (...) Il y avait danger d'être lourd par trop de simplicité, diffus par trop de détails. M. Eug. Hagnaüer a su rester dans les conditions d'une sage mesure, et nous l'en félicitons. Son dessin est clair, simple, et a toutes les qualités d'un objet d'art." Le Travail Universel

"Ce sujet présentait de grandes difficultés qui ont été surmontées avec bonheur et feront de cette pièce de broderie une des oeuvres remarquables de l'exposition de l'industrie, où elle figurera dans les montres de la maison Sajou. " Revue des Beaux-Arts

"Sajou n'a pas obtenu pour rien à l'Exposition universelle la médaille de première classe, la plus haute récompense qui ait été donnée à son genre d'industrie. Il est vrai que Sajou avait fait des impossibilités, et je ne puis m'empêcher de rappeler ici sa magnifique nappe d'autel dédiée à la Sainte Vierge, qui ressemblait à de la guipure plutôt qu'à un travail au crochet. (...) Personne n'a pu lutter avec cette merveille." Le Journal des Coiffeurs

Sajou nappe expo 1855Collection personnelle

Il faut dire que Sajou a bien fait les choses pour cet ouvrage qu'il veut hors du commun : le modèle lui-même est grandeur réelle ! C'est-à-dire qu'il se présente sous forme d'un rouleau de papier fort de quatre mètres de long sur quarante centimètres de hauteur, dans une impression d'une qualité remarquable. Sa dimension inhabituelle ne simplifie pas la prise de vue et je peine malheureusement à vous restituer l'aspect spectaculaire de l'ensemble...

Sajou nappe 1855

C'est Eugène Hagnaüer, peintre, miniaturiste, paysagiste, lithographe et "dessinateur ordinaire" pour les dessins de broderie de la maison Sajou, qui est l'auteur de ce modèle. Le Travail Universel fait d'ailleurs remarquer, avec un peu de perfidie, que l'industriel n'est pas très pressé de mettre à l'honneur les artisans de son succès : "Cette belle broderie est due à la main habile de Mme Pessière, qu'un hasard heureux nous permet de nommer. Car, nous devons le dire, M. Sajou, qui est au premier rang, non parce qu'il est le seul, mais bien parce qu'il est le plus habile, a la faiblesse, lui aussi, de cacher les noms de ses collaborateurs, et si nous les dévoilons presque malgré eux ou même à leur insu, c'est pour être fidèle au principe que nous défendons". Ça, c'est dit...

Je ne vous propose pas de réaliser la nappe entière ;-) Mais elle comporte une jolie demi-couronne de roses dont j'ai relevé le diagramme : vous le recevrez dans la journée, si vous êtes abonnée identifiée aux billets du blog..

Sajou couronne vignette

Posté par OuvragesDeDames à 07:47 - - Commentaires [67] - Permalien [#]
Tags : , , ,

14 mai 2015

Sajou l'innovateur : expositions et récompenses

Sajou développe son affaire dans l'univers des ouvrages de dames alors que la France a déjà bien engagé sa révolution industrielle. C'est encore une période où l'on ne conçoit pas que la technique puisse se développer au détriment des beaux-arts.

Y en a-t-il plus belle illustration que le fronton du Palais de l'Industrie, spécialement construit pour l'exposition universelle de 1855 ? Il est orné d'un groupe, sculpté par Elias Robert, qui représente la France couronnant d'un même geste l'art et l'industrie. Cet ensemble est d'ailleurs un des rares vestiges des nombreux bâtiments construits pour l'occasion : vous pouvez l'admirer au parc de Saint-Cloud, près de l'entrée du musée national de la céramique de Sèvres.

Palais de l'industriePhotographie Édouard Baldus

Dans cette période où l'on attend tous les progrès de la science, promouvoir les produits de l'industrie nationale constitue une grande affaire française. Dès le tournant du XIXème siècle, les expositions se succèdent et les arts décoratifs y tiennent une place d'honneur. Elles offrent aux manufacturiers une opportunité de démontrer leur savoir-faire et de mettre en avant leurs innovations. Pour peu qu'ils obtiennent une des nombreuses récompenses décernées à ces occasions, ils tiennent là un argument publicitaire de choix.

Comme les autres, Sajou ne s'en prive pas. Certes dans ses débuts, il s'est bien réclamé de telle où telle cour : breveté de Sa Majesté la Reine ou de Son Altesse Royale la Duchesse d'Orléans, voilà qui impressionne encore la clientèle dans une France qui n'est pas guérie de ses têtes couronnées. Mais ce ne sont finalement que des agréments comme fournisseur. Alors dès qu'il en a la possibilité, il leur substitue les médailles décernées par les organisations professionnelles et les jurys d'exposition. En voici un bel exemple sur la couverture de ce livret qu'il publie en 1863, dans les derniers mois de son activité commerciale.

Médailles sur livret 79

En 1849, la France rate l'occasion d'ouvrir son exposition industrielle vers l'extérieur, par crainte de la concurrence. Tant pis pour elle ! C'est donc Londres qui saisit la balle au bond et organise, en 1851, la première exposition universelle : accueillant toutes les branches de l'activité humaine, ouverte à tous les pays. Bien sûr Paris se laissera entraîner dans le mouvement et organisera l'édition suivante, quatre ans après.

Expositions nationales puis universelles : voici donc autant d'occasions offertes à Sajou, de 1840 à 1864, de présenter son savoir-faire au regard des visiteurs et à l'appréciation de ses pairs. 1855 sera pour lui une grande année : vingt-cinq pays ont rendez-vous aux Champs-Élysées, c'est un évènement qu'il ne devait pas manquer.

Expo 1855 DavidEstampe de David Etienne - source Gallica

Pendant six mois, cinq millions de visiteurs se pressent sur les quinze hectares aménagés pour accueillir vingt-quatre mille exposants. Le spectacle ne manque pas : il y a la galerie des machines bien sûr, qui s'étend de la place de la Concorde au pont de l'Alma. Mais c'est aussi l'exposition qui consacre la machine à coudre Singer en France, la poupée parlante et le premier saxophone. Elle est inaugurée en grande pompe par l'empereur Napoléon III.

Inauguration expo1855 AugustinCérémonie d'inauguration du 15 mai 1855
Gravure de Henry Augustin Valentin - source Gallica

Dans une organisation très segmentée, Sajou expose à la classe XXIII pour la broderie et à la classe XXV pour les objets de mode et de fantaisie. Au rez-de-chaussée du pavillon nord-ouest, il présente dans deux grands cadres ses modèles de Berlin bien sûr, mais également "des dessins pour la broderie au filet, au crochet, et les divers autres genres de broderie blanche". Il marque les esprits avec une nappe de quatre mètres dont je vous reparlerai.

nappe

Il s'y fait remarquer également par "une bande de fleurs système teintes plates, d'un joli dessin et d'un coloris très-heureux". Le travail universel, qui en mille deux cents pages entend faire une revue exhaustive des oeuvres présentées à l'exposition, ajoute que Sajou "a composé ou fait composer des dessins entièrement nouveaux, et nous remarquons aujourd'hui avec plaisir qu'ils ont tout à fait le caractère et le goût français.".

Expo 1855 récompensesCérémonie de remise des récompenses du 15 novembre 1855
Estampe Ph. Benoist, A. Bayot -
source Gallica

Le 15 novembre 1855, l'exposition touche à sa fin : Napoléon III et l'impératrice Eugénie, accompagnés du prince Napoléon, reviennent au Palais de l'industrie pour remettre leurs récompenses aux vaillants exposants. J'imagine Monsieur Sajou s'avancer vers l'estrade pour y recevoir fièrement la médaille de première classe que lui a valu l'excellence de son travail. En tout cas, il n'oubliera jamais de la faire désormais figurer en bonne place sur ses publications...

_Sajou cachet médaille

Sajou catalogue 1856

Posté par OuvragesDeDames à 11:14 - - Commentaires [15] - Permalien [#]
Tags :

06 mai 2015

Autour de Sajou : du muguet pour un pélerinage

Si vous me suivez sur Facebook, vous savez déjà que j'ai mis à profit mes vacances pour accomplir un pèlerinage nostalgique. Avant de quitter Dijon au petit matin, j'ai cueilli les quelques brins de muguet fleuris dans mon septième ciel et je les ai tenus bien serrés dans du coton humide pour qu'ils survivent au voyage jusqu'à Paris.

Lachaise CourvoisierLe Père-Lachaise au début du XIXème siècle - Pierre Courvoisier

Le cimetière du Père-Lachaise est un lieu de curiosités et de promenades très à la mode depuis longtemps. On y admire les portes de métal ouvragé, on s'y amuse des caveaux baroques ou délirants, on s'y étonne du cirque autour de certaines tombes. Mais je cherchais un endroit un peu à l'écart du circuit touristique des célébrités et puis le caprice des averses avaient certainement découragé bon nombre des habituels promeneurs. La tranquillité de ce dimanche me convenait tout à fait.

portes

En déposant pour lui mes quelques brins de muguet, j'ai pensé à Monsieur Sajou venu ici pour y accompagner sa maman, deux de ses petites filles puis sa chère Anastasie. J'ai pensé à la petite énigme de son aînée, disparue elle aussi avant lui mais qui ne repose pas ici avec le reste de la famille. J'ai pensé que pour lui, avant qu'il ne vienne y rejoindre celles qu'il avait tant aimées, le Père-Lachaise devait contenir la tristesse du monde.

Cabin-Sajou

Si vous aviez la tentation de faire cette balade-là, je vous conseille d'attendre un peu car pour le moment, le chemin qui nous intéresse est condamné en raison d'un monument instable un peu plus bas. Mais j'imagine que ce problème ne devrait pas trop tarder à être réglé. Voici donc de quoi trouver votre chemin.

Père Lachaise sud

Posté par OuvragesDeDames à 06:09 - - Commentaires [23] - Permalien [#]
Tags :

12 mars 2015

Sajou l'innovateur : la tricographie du XXIème siècle

Après mon billet de samedi dernier, je me suis amusée à transcrire le motif que j'avais choisi de tricoter dans le manuel de Monsieur Sajou avec une représentation graphique à laquelle nous sommes plus accoutumées aujourd'hui. Voici donc son diagramme :

Tricographie Sajousource Gallica

Puis un choix de codification moderne :

Tricographie moderne

C'est que nous n'avons pas eu à inventer la méthode, nous : il a suffit de l'améliorer depuis 1860 ;-) Mais nos conventions d'aujourd'hui sont tout de même plus lisibles. Enfin, c'est ce qui me semble, qu'en pensez-vous ?

Posté par OuvragesDeDames à 06:12 - - Commentaires [14] - Permalien [#]
Tags : ,


07 mars 2015

Sajou l'innovateur : la tricographie

Après les dessins de Berlin et de broderie blanche, Sajou décide de s'attaquer aux explications de tricot. Et comme toujours, il le fait avec l'objectif affiché de les rendre plus facilement accessibles.

Son nouveau cheval de bataille est, une fois encore, un procédé qui peut nous sembler évident aujourd'hui. Mais ainsi que l'indique Le Monde illustré de 1861, jusque là le tricot "n'était connu que par les traditions allemandes, toutes plus ou moins incertaines et indigestes, ou par des écrits fourmillant d'erreurs". Sajou va y remédier en payant de sa personne : il se fait tricoteur pour mettre au point et tester lui-même la représentation graphique des points qu'il entend proposer à sa clientèle.

Le 13 octobre 1857, il obtient un brevet de quinze ans qui protège la "tricographie pour écrire les explications des dessins de tricot par des signes réguliers sur papier quadrillé".

Tricographie SGDG

Au fait, que signifient ces quatre lettres, S.G.D.G., associées au brevet et que l'on retrouve également sur nombre de petits objets de nos collections ? Rien de prestigieux, c'est le moins qu'on puisse dire ;-) C'est simplement le sigle d'une mention que nous avons vue in extenso dans le précédent billet, sur l'en-tête du brevet déposé pour le dessin conservateur de la vue : Sans Garantie Du Gouvernement. C'est-à-dire que l'autorité qui délivre le brevet a simplement contrôlé le dossier sur la forme mais aucunement sur le fond. Ou dit plus crûment : la méthode brevetée peut n'être point utile, ne pas fonctionner, voire même n'avoir pas l'avantage de l'antériorité, ni celui de la nouveauté !

Brevets SGDG

Mais revenons à notre tricographie. En 1861, Sajou publie un ouvrage basé sur sa méthode, désormais brevetée. Pour notre plus grand plaisir, l'ensemble de ce recueil est disponible sur Gallica. Jusqu'ici je m'étais contentée de le stocker et je l'avais seulement survolé. Mais j'ai été surprise, en le lisant avec attention, de voir à quel point tout y était expliqué de façon très pédagogique.

Tricographie titre

Au passage, on remarque une nouvelle fois l'art consommé de l'auto-promotion dont fait preuve Sajou ;-) A sa décharge, ce discours de bonimenteur était assez en usage à une époque où l'on ne craignait pas de grossir le trait pour faire sa propre publicité. Les supports de communication étant bien moins nombreux qu'aujourd'hui, il ne fallait pas craindre de matraquer son discours les rares fois où l'on parvenait à atteindre la clientèle ! La subtilité n'était pas de mise...

Le recueil débute par une "Explication de la méthode" qui expose les bases de la tricographie. Cette introduction contient notamment "les expressions consacrées par l'usage depuis plusieurs années pour désigner les différentes mailles". Voilà une partie très intéressante pour nous autres, tricoteuses du XXIème siècle, afin d'appréhender le lexique de l'époque. C'est plus facile, en effet, d'aborder la suite quand on a saisi que la passe ou la maille simple sont notre jeté ou notre maille endroit d'aujourd'hui. Pour le reste, les expressions sont étonnamment fixées depuis 1860. D'ailleurs les points de base du tricot sont assez peu nombreux pour que les tricoteuses qui auraient envie de se mettre dans les pas de Monsieur Sajou ne soient pas trop désorientées ;-)

Tricographie méthode

Suivent ensuite les explications des modèles présentées classiquement, c'est-à-dire sous forme de texte. Je n'ai pas testé, ce qui m'intéressait c'était bien sûr la partie graphique. Et finalement, une fois que j'ai eu les aiguilles en main, le diagramme m'a semblé assez facile à suivre. La page consacrée à chaque motif comprend le minimum de texte : nombre de mailles à monter, nombre de mailles à répéter pour le motif, légende. En tête figure un dessin du tricot fini, un peu décourageant car bien sûr, on ne risque pas d'obtenir cette régularité idéale dans la vraie vie. Enfin... pas moi, en tout cas ;-)

Tricographie dentelle

Puis vient le principal, le diagramme à base de quelques signes simples. Il faut un peu de temps pour s'approprier la représentation graphique, moins lisible que celle dont nous avons l'habitude aujourd'hui. Par exemple, les jetés représentés par des demi-traits verticaux sautent beaucoup moins aux yeux que lorsqu'ils sont matérialisés par des cercles. Au début, j'ai aussi été un peu surprise de voir que les surjets n'étaient pas remplacés en miroir par des mailles ensemble, alors qu'il s'agit d'un motif symétrique. C'est pourtant le cas dans certaines autres explications, par exemple les bandes n°13 et n°16.

Tricographie symétrie

Mais au final, le résultat me convient, il ne me reste plus qu'à trouver comment utiliser ce joli motif. Car autant le dire tout de suite, je ne m'en ferai pas des rideaux, bien que ce soit préconisé dans l'album ;-)

Les journaux de l'époque accueillent l'initiative de Sajou par un concert de louanges. Le Monde Illustré ouvre le ban : " M. Sajou donne à ses élèves la grammaire des aiguilles et leur rend facile, en la rendant lisible, l'exécution du modèle le plus compliqué". Et d'ajouter que Sajou " pendant douze ans, a cherché la langue qu'en trois jours, maintenant, elles entendent toutes aussi bien que lui."

Mais c'est la Revue Européenne qui trouve l'argument massue, en remarquant que les signes utilisés pour la tricographie "sont des plus simples : un homme même les comprendrait". Ce n'est pas moi qui l'ai dit ;-)

Posté par OuvragesDeDames à 07:34 - - Commentaires [26] - Permalien [#]
Tags : ,

04 mars 2015

Sajou l'innovateur : le conservateur de la vue

A peine est-il assuré d'avoir réussi son coup pour les dessins de tapisserie en couleur, Sajou se remet à l'étude pour améliorer, cette fois-ci, la lisibilité de ses modèles de broderie blanche. Il imagine tout simplement de les présenter désormais en clair sur fond noir, à l'inverse de ce qui se pratiquait jusqu'alors.

Brevet_Sajou_1
source
INPI

Il explique, à l'appui de sa demande de brevet, que cette inversion présente un double avantage : le dessin est plus lisible et moins fatigant à suivre, mais il permet également d'indiquer la nature et le sens des points à exécuter.

Brevet Sajou 2source INPI

Le 1er octobre 1850, Sajou obtient un brevet de quinze ans pour ce "moyen de reproduction des dessins de broderie" qu'il entend bien protéger.

Brevet Sajou 3

Le dossier complet du dépôt de brevet est sur le site de l'INPI.

Il présente dès 1851, en complément de son Guide Sajou, des modèles de broderie blanche qu'il appelle "conservateurs de la vue", sur lesquels une partie du dessin est effectivement échantillonnée pour indiquer dans quel sens le point doit se faire.

Conservateur de la vue 10-1851 détailUn exemple de modèle avec les points échantillonnés
Feuille patron du Guide-Sajou - octobre 1851

Voilà un procédé qui ne se sera pas généralisé autant que le précédent, peut-être parce qu'il n'était pas économe en encre ? Et puis au fond, ses avantages n'apparaissent pas décisifs : en noir sur blanc aussi, on peut indiquer le schéma des points. Quant à savoir si la vue est moins sollicitée en négatif, ce n'est pas flagrant...

Mais là encore, Sajou est assez satisfait de lui : "Nous avons le plaisir, aujourd'hui, d'annoncer le succès éclatant des nouveaux dessins conservateurs de la vue, qui indiquent tellement bien l'effet de la broderie faite, qu'il suffit de poser l'étoffe dessus pour connaître le résultat de l'ouvrage que l'on se propose de faire."

Conservateur de la vue 06 et 11-1851Feuilles patron du Guide-Sajou - juin et novembre 1851

Le succès est tel, d'après lui, qu'il doit vendre des modèles dont l'encre n'a pas fini de sécher ! Comme ils risquent fort de tâcher l'étoffe lorsqu'on reporte le dessin, il conseille tout bonnement à ses clientes de les tamponner à la mie de pain jusqu'à faire disparaître l'excédent de couleur : "Cet inconvénient est celui de la nouveauté et de la faveur publique : personne ne peut s'en plaindre".. Tu pousses le bouchon un peu loin, Monsieur Sajou !

Posté par OuvragesDeDames à 06:23 - - Commentaires [18] - Permalien [#]
Tags : ,

28 février 2015

Sajou l'innovateur : les modèles de Berlin

Saura-t-on jamais ce qui a poussé Sajou, issu d'une famille œuvrant dans la perruque, à vouer sa carrière aux ouvrages de dames ? Ouvrir une malle dans un grenier, y découvrir de vieux papiers de famille et parmi eux... le journal de Jacques Simon Sajou, voilà mon rêve de collectionneuse, bien davantage que de trouver ses livrets de broderie !

Ce qui est sûr, c'est qu'il représente le parfait entrepreneur, avec ce qu'il faut d'esprit d'aventure, pour réussir dans ce XIXème siècle où tant de choses sont à créer. Et puis dans les efforts sans relâche qu'il fournit tout au long de ses premières années de recherche pour produire des "dessins carrelés", il peut compter sur la collaboration de son épouse. Nièce et élève du peintre Granger, Anastasie lui sera d'une aide précieuse dans l'univers des couleurs. Elle sera par la suite très présente à l'atelier de la rue des Anglaises, mais c'est pour une prochaine histoire ;-)

Sajou débute en rachetant des fonds de dessins de broderie, celui d'Augustin Legrand notamment. Cet imprimeur-graveur a publié, entre 1810 et 1830, plusieurs recueils d'ouvrages : La Maîtresse de broderie, le Petit nécessaire des jeunes demoiselles ou encore l'Art de broder. Sa production comprend également nombre de dessins pour la tapisserie au petit point en feuilles séparées.

La maîtresse de broderie frontispice
Augustin Legrand - Frontispice de La maîtresse de broderie

Fort de la documentation de ses prédécesseurs, mais disposant de moyens restreints, Sajou s'attache tout d'abord à améliorer les techniques qui lui permettront de produire, en masse et à coût raisonnable, des dessins pour la tapisserie pouvant concurrencer ceux de Berlin. Car jusqu'à présent, les modèles produits en France n'ont jamais réussi à s'imposer face à l'importation allemande.

Augustin Legrand 1818Modèle Augustin Legrand de 1818
source : base Mnémosyne du musée national de l'éducation

Mais pour fonder son industrie, Sajou puise également très largement dans les travaux de Thomas Amédée Rouget de Lisle, lui-même fabricant de tapisserie et soutenu par la manufacture des Gobelins. Dans son ouvrage intitulé Chromagraphie, Rouget de Lisle s'est attaché à dégager une théorie des couleurs et de leurs contrastes, puis à imaginer ce qu'il appelle un "alphabet chromatique" pour les représenter par des signes.

chromagraphie 1
chromagraphie 2Rouget de Lisle - Chromagraphie
source Open Library

Le génie de Sajou sera, somme toute, de savoir capitaliser sur des méthodes élaborées avant lui pour rationaliser la production des dessins. Il faut tout d'abord composer ou copier un modèle puis le "mettre en carte", c'est-à-dire le reproduire sur papier quadrillé, avec des tons rendant au mieux possible les couleurs d'origine. Sajou sait qu'une dépense conséquente, dans la production des dessins de qualité, est liée à la collaboration des coloristes qui doivent être de véritables artistes pour interpréter correctement toutes les nuances d'un modèle.

Il réduit donc le coût de cette étape cruciale en prenant soin, au moment de graver les matrices de ses cartes, d'indiquer très précisément les couleurs à appliquer par des symboles faciles à lire et à interpréter. La mise en couleurs des modèles sera ainsi assurée par des ouvrières, certes habiles, mais dont les salaires peuvent être contenus dans des limites plus que raisonnables.

Sajou 3123 APL
Sajou pour le journal de La Brodeuse - source Antique Pattern Library

Comme tout ceci nous semble évident près de deux siècles après ! Car les symboles d'un diagramme de broderie n'ont plus aucun mystère pour nous, qui vivons désormais dans un monde de signes. Mais des concepteurs comme Rouget de Lisle ou Sajou défrichaient le terrain, sans s'appuyer sur rien de connu. Et ce sont bien aux inventeurs de ces temps reculés que nous devons, aujourd'hui, la logique de fonctionnement de nos logiciels de point de croix ;-)

Pour Sajou, le pari est gagné en quelques années. Non seulement, il est rapidement en capacité de proposer à sa clientèle des dessins égalant en qualité ceux dont l'Allemagne avait le quasi monopole, mais encore a-t-il réuni toutes les conditions pour les produire à un coût très avantageux.

Dans un premier temps, il devra tout de même ruser pour imposer ses modèles fabriqués en France ! "Aussi a-t-il été forcé de recourir (...) à la langue allemande, pour les inscriptions, afin de donner à ses dessins l'apparence d'une origine étrangère. Ainsi ce n'est qu'en indiquant en allemand le genre d'ouvrage auquel se rapportent ses modèles, qu'il est parvenu à surmonter les craintes des commerçants de ne pouvoir s'en défaire" (rapport de la Société d'encouragement pour les arts mécaniques - janvier 1843).

Sajou 1856 APLSajou 1856 - source Antique Pattern Library

La presse lui joue l'air de la reconnaissance patriotique : "M. Sajou (…) nous a délivrés du servage où nous tenait Berlin pour la petite tapisserie à l'aiguille ; et l'on ne se figure pas ce que cela coûtait d'argent. Aujourd'hui M. Sajou a monté cette industrie au point de n'avoir point de concurrence raisonnable à craindre, tout en vendant moitié moins cher que ne vendait la Prusse."

Et lui-même se tresse des lauriers, avec un brin d'autosatisfaction. "Je puis, sans hésiter, répéter ce que chacun reconnaît maintenant ; seul en France, je suis parvenu à rivaliser avec les dessins de Berlin".

Mais le satisfecit ultime, il l'obtient de la Commission permanente des Beaux-Arts appliqués à l'Industrie, quand elle va jusqu'à claironner que "répandus partout, les dessins de M. Sajou font concurrence aux fabriques les plus renommées de Prusse, et à Berlin ils sont estimés et même quelquefois contrefaits". Contrefait par Berlin ! Pouvait-il espérer plus bel hommage ?

Posté par OuvragesDeDames à 07:08 - - Commentaires [40] - Permalien [#]
Tags :

28 janvier 2015

Sajou : de Sens à Paris

L'histoire de Jacques Simon Sajou est singulière pour nous autres brodeuses mais à l'aune du XIXème siècle, elle se confond avec celle de beaucoup de ses contemporains. C'est le parcours d'un jeune provincial gagnant la capitale pour y faire la démonstration de son esprit d'entreprise. Il s'inscrit ainsi dans un mouvement particulièrement prononcé au début de ce siècle aventureux : en quarante ans à peine, de 1800 à 1840, la population de Paris sera tout bonnement multipliée par deux, pour atteindre le million d'habitants.

Louis Claude Mallebranche - vue de ParisLouis Claude Mallebranche (1790-1838) Vue de Paris

C'est aussi l'histoire d'une intégration rondement menée puisque Jacques Simon fera rapidement partie des notables parisiens. Mais il faut commencer par le début...

Perpétuant la tradition familiale, Jean Simon Sajou exerce comme marchand parfumeur et perruquier, dans la bonne ville de Sens où sa famille a ses racines depuis longtemps. En 1803, il épouse en secondes noces Marie Madeleine Bissey, elle-même issue d'une famille de chapeliers établis à Sens.

Signature Bissey SajouJolies signatures, à un moment où la société française est encore peu alphabétisée.
On mettra le pâté sur le compte de l'émotion ;-) - Source Archives de l'Yonne

Le petit Jacques Simon voit donc le jour dans un environnement familial tout consacré à l'univers de la frivolité, dont la Révolution n'aura pas réussi à faire passer le goût à la bonne société française. Il naît le 25 mai 1805 ou plutôt... le 5 prairial an 13, car le nom des mois est encore pour quelques temps le reflet des saisons qui passent.

Vendemiaire à Ventose
Germinal à FructidorLouis Lafitte (1770-1828) Calendrier républicain

Napoléon vient d'être sacré empereur et met en mouvement sa Grande Armée vers l'Autriche. S'ensuit une période de mutations profondes dans la société française. Pour un jeune provincial plein d'idées, c'est l'époque rêvée pour montrer de quoi il est capable et Paris est la ville idéale pour le faire.

Jacques Simon Sajou y épouse en 1840 Anastasie Granger, une nièce du peintre Jean Pierre Granger qui a sa petite notoriété à l'époque. Avec toute la discrétion à laquelle étaient tenues les épouses, mais avec beaucoup de constance et d'efficacité, elle secondera son mari tout au long de sa carrière. 1840 est également une année charnière dans la vie professionnelle de Sajou car, même s'il travaillait à perfectionner ses méthodes depuis quelques temps, c'est celle où il commence à faire connaître ses publications ; c'est en tout cas cette année-là qu'un de ses modèles de broderie fait son apparition dans la Bibliographie de France.

Bibliographie de la France 1840source Gallica

Il restera quelques années encore dans le Marais, avant de s'installer pour une courte période sur l'île de la Cité, rue de la Barillerie. Puis il reviendra finalement dans le carré d'or de la mercerie, en établissant définitivement sa maison de commerce rue Rambuteau, à partir de 1846.

Avant lui, d'autres éditeurs en France s'étaient déjà piqués de présenter à la vente des modèles de broderie mais sans toutefois se spécialiser dans ce domaine. La véritable originalité de Jacques Simon Sajou sera de se consacrer entièrement à l'univers des ouvrages de dames, pour l'investir dans tous ses aspects. Il n'hésite pas d'ailleurs à se définir lui-même comme "à la fois inventeur, fabricant, marchand et journaliste", chacune de ces activités lui permettant bien sûr d'enrichir les autres.

Il développe donc son affaire avec une opiniâtreté remarquable. Il n'en oublie pas pour autant de s'investir dans la vie de la cité. Il sert comme capitaine à la Garde Nationale de Paris, ce pour quoi il sera fait chevalier de la légion d'honneur en 1848. Fin 1859, il est nommé adjoint au maire du XIIIème arrondissement où se situe sa fabrique de la rue des Anglaises. Vous imaginez ? Être une brodeuse et se faire marier par Jacques Simon Sajou ;-)

Acte de mariage extraitSource Archives de Paris

Celui-là est d'ailleurs un des derniers mariages qu'il célèbre. En cette année 1864, Sajou a 59 ans et il se désengage de ses affaires. Il démissionne de ses fonctions à la mairie au début de l'année. Puis dans les mois qui suivent, il passe le relais de sa maison de commerce à Claude Marie Cabin,  qui est son beau-frère pour avoir épousé en 1852 Maria Charlotte, la soeur d'Anastasie.

Sajou se consacre désormais à des actions philanthropiques et à la promotion de ce qui lui a tenu à coeur pendant toute sa vie professionnelle. Il le fait notamment en continuant son action à l'Union Centrale des Beaux-Arts Appliqués à l'Industrie, créée en 1863, et dont il est l'un des membres fondateurs.

Anastasie décède en 1875, laissant veuf Jacques Simon Sajou qui lui survivra sept ans ans avant de mourir à son tour, le 31 août 1882. Mais je ne veux pas terminer cette histoire-là sans vous laisser avec un portrait de notre héros. J'ai miraculeusement identifié ce tirage sur papier albuminé dans un curieux petit fascicule que je parcourais à la recherche de précisions sur ses activités philanthropiques. Enfin, nous pouvons mettre un visage sur ce grand nom !

Sajou
Jacques Simon Sajou, portrait par Angélina Trouillet - source
Gallica

J'ai tenté de retracer de parcours de Jacques Simon Sajou en utilisant tout simplement les archives publiques librement accessibles en ligne, dans lesquelles c'est toujours un bonheur de farfouiller. Cependant, sauf à les interpréter au-delà de ce qu'elles révèlent -au risque de romancer abusivement la réalité- elles laissent toujours subsister des zones d'ombre. Je fais donc appel à vous qui avez peut-être des sources privilégiées.

Je m'interroge par exemple sur la trajectoire qui a mené Sajou de Sens à Paris : initiative individuelle d'un jeune homme ambitieux ou départ de l'ensemble de la famille pour une nouvelle vie ? Car en 1820, les parents eux-mêmes ne sont plus recensés sur la ville de Sens, ils n'y sont pas décédés et je trouve en revanche la trace du décès de la maman à Paris en 1855. Il me semble d'ailleurs qu'une diaspora familiale était bien implantée dans la capitale dès le 18ème siècle, puisqu'on y trouve déjà des Sajou et même dans la profession de perruquier. Mais malheureusement, l'état civil parisien antérieur à 1860 a disparu dans les incendies de la Commune et les reconstitutions très partielles disponibles en ligne ne me permettent pas de confirmer ou d'infirmer l'une de ces hypothèses.

Mystère aussi sur ce qui l'aurait poussé à se retirer de ses affaires en 1865, à un âge pas si avancé que ça finalement, surtout pour un entrepreneur. Le couple a certes connu des drames, je pense notamment à leur petite Marie Ernestine Camille, décédée en 1848 à l'âge de trois ans. Mais sur la décennie 1860, je ne suis pas parvenue à identifier un tel accident de vie. Mon optimiste me pousse à rêver qu'ils ont tous les deux simplement voulu profiter de la vie au cours d'une retraite bien méritée... mais je ne suis pas persuadée que c'était bien dans les concepts et les aspirations de l'époque ;-)

Bref, l'enquête reste à mener, l'histoire à écrire. J'espère que j'aurai l'occasion de pousser plus loin en allant aux "vraies" Archives à l'occasion d'un voyage à Paris ou peut-être, donc, que l'une de vous aura des pistes !

Malgré tout, ma maraude dans les vieux papiers m'a permis de glaner bien d'autres informations sur les activités multiples de Jacques Simon Sajou comme "inventeur, fabricant, marchand et journaliste", alors... la suite dans de prochains épisodes ;-)

Posté par OuvragesDeDames à 06:03 - - Commentaires [51] - Permalien [#]
Tags :

22 janvier 2015

Devinez...

... avec qui je vis en ce moment ?

signature Sajou

Je compulse des dizaines de publications, je dépouille méthodiquement des registres plus ou moins lisibles, je traque l'information de bas de page. Je trouve ou je ne trouve pas ce que je cherche. Parfois après des heures qui me semblent perdues, je tombe tout à coup sur une pépite...

Et au détour de tous ces vieux papiers, il m'arrive de croiser une bronzeuse, une piqueuse de bottines, une liseuse de dessins, une ouvrière en boutons, une coulisseuse, une garnisseuse sur cristaux, une bordeuse de souliers, une découpeuse d'étiquettes, un fabricant de papier de fantaisie, une passementière ou une coloriste en cachemire... Alors même si ça ne me sert à rien pour ma petite affaire, j'ai l'impression qu'un sourire venu du passé se penche sur mes recherches, et c'est reparti pour un tour !

Posté par OuvragesDeDames à 06:00 - - Commentaires [29] - Permalien [#]
Tags : ,