25 juin 2017

À quoi rêvent les couturières ?

C'est le jour où je me laisse aller à une confidence : je suis plongée en ce moment dans la correspondance quasiment quotidienne qu'ont échangée mes parents avant leur mariage. Pendant deux ans, mon père a été éloigné par ses obligations militaires, d'abord en Allemagne, puis à Saumur, puis en Algérie. Ce qui est resté de cette correspondance, en réalité, ce  sont très majoritairement les lettres écrites par mon père ; car ses tribulations ne lui ont permis de sauver qu'une infime partie de celles de ma mère.

Correspondance

Je lis tout de même ce qu'elle lui raconte, en creux, dans les réponses qu'il lui fait : ici il imagine sa vie de tous les jours à l'atelier de couture où elle travaillait alors ; là il la supplie de ne pas veiller trop tard sur les incrustations de dentelles qu'elle doit faire à la robe de Madame Tardy ; ou encore il lui demande si le long travail de ouatinage qu'elle a réalisé sur la doublure de son loden valait sa peine pour la protéger du froid.

Je ne peux m'empêcher de penser aux cartes postales nunuches du début de ce siècle-là, quand on n'imaginait pour les jeunes filles aucun autre avenir enviable que le mariage. Des décennies plus tard, alors que les mentalités commençaient sur ce point à peine à évoluer, ma mère assumait depuis des années une vie de célibataire convaincue. Pourtant, le hasard d'une rencontre et les circonstances d'une absence ont bien dû la porter parfois aux mêmes rêveries, lors des soirées de travail où elle luttait contre le sommeil pour finir la tenue d'une cliente privée...

Rêves de couturières

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14 mai 2017

Les matinées d'Estelle

Droit de suite... je me rends compte que je laisse en suspens bien des sujets qui attendaient un développement. C'est le cas pour ces mystérieuses matinées sur lesquelles nous nous interrogions quand je vous ai parlé de l'inventaire après décès de mon ancêtre Estelle, établi en 1884. Pourtant à la suite de notre discussion, j'avais eu grâce à vous de nouveaux éléments permettant d'éclairer un peu ce mystère.

C'est tout d'abord Michèle qui nous proposait dans les commentaires cette définition du Larousse ménager de 1926 :

Matinée (costume) - Vêtement d'intérieur que l'on porte avec des jupes dépareillées ou sur des combinaisons. Les matinées se font en lingerie : linon, percale, mousseline, voile et crêpe, pour l'été; en tissus plus épais, tels que le zénana, le molleton, le velours, la duvetine, pour l'hiver. Leur forme varie suivant la mode.

Et puis Élisa m'avait envoyé ces images, extraites de l'album n°6 du Trousseau Moderne. Je n'ai pas la date, mais je dirais dans les années 20, Élisa ?

Matinée 818

Matinée 24231

Enfin je viens de trouver cette carte commerciale qui évoque elle aussi ces fameuses matinées, en les associant aux robes de chambre. Celle-là, je l'aime tout particulièrement, pour la rue Grignan que j'ai habitée pendant des années, quelques numéros plus haut : juste la rue Paradis à traverser (plus quelques décennies ;-) et j'y étais. J'aurais pu de demander à Madame Mallet d'éclairer notre lanterne !

Maison Mallet

Il est indéniable donc que derrière ces matinées se cachent des tenues d'intérieur. J'imagine qu'elles devaient pouvoir être plus ou moins délicates, plus ou moins saut du lit. La garde-robe de mes ancêtres, sans être pauvre, n'est tout de même pas pléthorique. Voici la vêture d'Estelle, prisée en tout soixante francs :

Vêture Estelle

Celle d'Alix, son mari, prisée cinquante francs :

Vêture Alix

Et pour compléter leurs bijoux :

Bijoux

Il est bien difficile de se représenter à quoi correspondent les prisées annoncées, même en se référant à quelques prix de l'époque. Cependant le reste de l'inventaire lève le voile sur un intérieur plutôt modeste et centré sur l'utilitaire. La seule fantaisie d'Estelle, à part ses boucles d'oreilles, résidait peut-être dans ses deux serins. Quelques chromos encadrées, aussi...

J'ai du mal alors à penser qu'elle avait dans son armoire des petites tenues purement frivoles. Et qu'elle en avait cinq ! Comme le notaire n'a recensé que deux toilettes d'extérieur et que le reste est plutôt de la lingerie, peut-être que ces matinées n'étaient pas si sophistiquées que ça ? Mais je suis tout de même intriguée par l'absence de robes pour tous les jours ; à moins que les jupons de couleur ne constituent les "jupes dépareillées" évoquées par le Larousse ménager. Bon sang Estelle, comment t'habillais-tu pour passer le balai ou descendre au lavoir ?

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02 juin 2016

Juliette et Benjamin

Oui, bien sûr que j'ai participé au concours Bohin, j'avais simplement prévu de rester discrète jusqu'à la fin de l'expo et du vote du public. Et puis finalement, les photos qui devaient être interdites ne le sont pas (tant mieux !) et fleurissent déjà sur plusieurs blogs. Alors puisque ce n'est plus un secret, inutile de remettre ;-)

Les couleurs de cet ouvrage sont fuyantes et difficiles à saisir... la toile est moins rosée que sur mes images, le kraft est moins jaune. J'espère beaucoup du catalogue de l'exposition, dont les photos sont réalisées par une professionnelle.

La règle du jeu était de réinterpréter le portrait de Benjamin Bohin, fondateur de l'entreprise, à partir d'une photographie ancienne. Evidemment, je n'ai pas pu me résoudre à le laisser seul, au risque de frôler le hors sujet. Mais il n'en sort pas perdant : je lui ai offert une compagnie de choix en la personne de Juliette, mon arrière-arrière-grand-mère mercière  dont je suis si fière.

Juliette et Benjamin

J'ai trouvé du sens à réunir sur mon ouvrage celui qui fabriquait les aiguilles et celle qui les détaillait... le manufacturier en Normandie et la mercière à Creil. J'ai peut-être un peu tordu la chronologie : dans les années 1890, tandis que Juliette accédait au petit commerce, le fantasque Benjamin poursuivait à ses rêves d'adolescent en faisant enfin, à soixante-dix ans, son tour du monde. Mais enfin la manufacture Bohin, c'est lui, présent ou pas !

Benjamin

J'ai brodé en fond un extrait de l'état des marchandises dressé en 1894 par Maître Desabie, quand Juliette et Eugène cédèrent leur premier commerce. Puis j'ai quilté de part et d'autre les portraits de mes deux héros, simplement imprimés sur du papier d'emballage. Enfin, parce que je ne sais pas maîtriser le vide, j'ai rempli ma surface avec des bricoles de mercerie que j'imagine au comptoir de Juliette : aiguilles bien sûr mais également faveur, boutons de nacre et monogrammes de Saint-Gall.

Et pour finir, j'ai dégotté un vieil écheveau de fil à La Cloche juste dans le ton qu'il me fallait et je l'ai transformé en bordure crochetée. Pour accrocher le tout : une aiguille à tricoter en bois, des anneaux d'os, encore des articles vendus par Juliette, probablement.

Juliette

J'ai ourlé ma toile au point de Paris et c'est aussi lui aussi que j'ai utilisé pour appliquer la faveur sur le fond. C'était dans les tout premiers billets du blog, vous vous souvenez ? Non... c'est trop vieux ;-) La fiche technique est ici.

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14 avril 2016

Une cage et deux serins prisés deux francs

Estelle est la maman de mon arrière-grand-mère Georgette, dont les soupes à la tomate ont fait le délice de notre enfance. Une arrière-grand-mère qu'on surnommait microsillon  : je vous laisse imaginer de qui je tiens ma nature bavarde ;-)

Et voilà ce que j'aime dans les trouvailles généalogiques : réaliser soudain que le dernier son entendu par Estelle avant de mourir est le pépiement de ses serins.

Une cage et deux serinsInventaire dressé le 7 août 1884 après le décès d'Estelle Lesbroussard
Archives départementales de l'Oise - 2E 79/24

Car le notaire fut d'une précision diabolique quand, juste après la disparition d'Estelle, il dressa l'inventaire de ses biens. Grâce à lui, je vagabonde à mon gré dans la maison de mon ancêtre : la réalité de l'écrit notarial, bien avant la réalité virtuelle, mais tout aussi évocatrice.

La cage aux oiseaux était dans la cuisine, éclairée sur le jardin. Pour peu qu'une main amie ait fait ce qu'Estelle, peut-être, n'avait plus la force de faire elle-même et levé le chiffon noir qui occultait la cage, le couple de serins devait s'en donner à coeur joie en ce joli mois d'avril 1894.

des oiseaux pour Estelle

Dans la chambre à coucher d'Estelle, il y avait une armoire à linge en noyer resserrant la totalité de sa vêture : dix-neuf chemises, cinq flanelles, cinq cache-corsets, quatre pantalons, deux jupons, douze mouchoirs blancs, trois jupons de couleur, un costume de soie marron, un costume de drap gris, deux paires de chaussures, une robe de nuit, cinq matinées et six jupons.

Habits et linge

D'elle que je n'ai pas connue, je garderai donc deux images : un couple de serins en cage chantant au printemps qui vient et ces toilettes qui me semblent si réelles, de soie marron et de drap gris.

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