15 mars 2015

Pour Elizabeth Cobley

A la fin du XIXème siècle, le Royaume-Uni possédait le plus vaste empire de l'histoire. A quel prix…

De 1788 à 1853, la Grande-Bretagne et l'Irlande ont déporté 25 566 femmes vers l'Australie. Indésirables dans leur propre pays, indigentes, prostituées ou convaincues de larcins le plus souvent négligeables, elles furent embarquées de force pour l'autre côté de la terre. Elles étaient surtout coupables d'être pauvres… et malchanceuses d'être femmes à une époque où le Royaume-Uni cherchait des ventres pour transformer sa colonie pénitentiaire en colonie de peuplement.

Elles étaient des invisibles, de celles dont l'histoire ne prend pas la peine de se souvenir. C'est pourquoi j'ai aimé le projet de Christina Henri : elle veut sortir de l'ombre ces femmes qui sont pour beaucoup à l'origine de son pays. Elle a résolu de perpétuer le souvenir de chacune d'elles par un bonnet marqué à son nom et à celui du bateau qui l'a déportée. Elle en a déjà réuni plus de quinze mille, à partir desquels elle organise des installations, en Australie ou dans les régions dont sont originaires les condamnées.

Roses from the hart

Certains navires n'aborderont jamais les rivages de l'Australie. C'est l'histoire de l'Amphitrite qui quitte Woolwich et appareille pour la colonie pénitentiaire de Botany Bay, le 26 août 1833.

Le vieux trois-mâts est rapidement confronté à des conditions de navigation épouvantables. Il affronte un ouragan et dérive inexorablement vers le port de Boulogne, sans parvenir à y entrer. Le 31 août en fin d'après-midi, drossé vers le rivage, il finit par s'échouer à quelques encablures de la plage.

Sans connaître encore la nature de la "cargaison" se trouvant à bord, des sauveteurs boulonnais prennent tous les risques pour approcher le navire et convaincre son capitaine d'évacuer. Mais il s'y refuse obstinément, espérant contre toute logique le retour de la marée pour se dégager. Il va jusqu'à rejeter à plusieurs reprises les lignes que les sauveteurs tentent d'établir, au péril de leur vie, avec l'espoir de mettre en place un va-et-vient jusqu'au rivage.

Amphitrite naufragéL'Amphitrite naufragé - Alexandre Marie Lamartinière - 1833
fixé sous verre conservé au musée des Terre-Neuvas de Fécamp

C'est une raison consternante qui lui fait refuser ainsi toute aide extérieure. Car il sait, lui, qu'au fond de sa cale croupissent cent deux femmes et douze enfants qui, une fois évacués vers le rivage, pourraient profiter de la confusion pour disparaître dans la nature. Or il est non seulement propriétaire de parts du navire dont la perte serait un désastre pour lui, mais son contrat le met aussi à l'amende de cinquante livres pour chaque condamnée à la déportation qui lui échapperait...

En début de soirée, les prisonnières parviennent à défoncer les panneaux de soute pour s'extraire de la cale, déjà pratiquement submergée, dans laquelle elles vivent l'enfer depuis le début de la traversée. Les boulonnais effarés comprennent l'ampleur du drame qui se noue, en entendant les hurlements d'angoisse des femmes massées sur le pont.

Quand le capitaine prend enfin la mesure du danger, il n'y a plus rien à tenter pour éviter le naufrage. Les mâts s'abattent, le navire est disloqué et disparaît dans les flots en moins d'une demi-heure. Des heures et des heures durant, les corps des naufragés seront rejetés sur le rivage, sans qu'aucune tentative pour les ramener à la vie n'aboutisse.

Tate Gallery - A disaster at sea - TurnerDisaster at the sea - Turner c. 1835 - Tate Gallery
une évocation du naufrage de l'Amphitrite

Ce 31 août 1833, le naufrage de l'Amphitrite fait cent morts et trente-trois disparus. Seuls trois hommes d'équipage en réchapperont. Le capitaine Hunter, qui a jusqu'au bout espéré sauver son bateau, meurt noyé parmi ses passagères forcées.

Le voyage de l'Amphitrite ayant tragiquement pris fin au large de la côte d'Opale, Christina Henri a souhaité que les bonnets des convicts transportées à son bord soient confectionnés par des françaises. Elle m'a demandé de travailler en souvenir d'Elizabeth Cobley, originaire de la paroisse St Stephen, à Bristol.

William Angus 1808Bristol et St Stephen en 1808 - Gravure de William Angus

Le 1er juillet 1833, le tribunal de Bristol condamne Elizabeth à sept ans de déportation en Australie : elle a dérobé un coupon de coton dans la boutique de tissus de Thomas Wintle...

J'ai voulu que sa coiffe soit telle qu'elle aurait pu la porter, peut-être telle que celle qu'on lui a fournie dans son baluchon de prisonnière, avec une bible et un nécessaire de couture. J'ai donc utilisé des matériaux anciens et populaires, un chanvre raide et grossier dont le tissage emprisonne encore des brindilles et un lin tout décati par les lavages.

Amphitrite 1833 - Copie

Comme seule fantaisie, et aussi pour qu'il y ait un peu de moi dans ce bonnet, je l'ai simplement bordé d'un croquet à pied. Et j'ai terminé le tout avec un vieux lacet de coton. Je ne me suis pas posé de questions pour la broderie demandée par Christina, le prénom et le nom de la convict, le bateau et l'année : il m'a semblé évident de la traiter comme la marque du linge, au coton rouge et au point de croix.

Elizabeth Cobley

Elizabeth Cobley avait vingt-deux ans. La terreur et la solitude glacée qui furent les siennes à l'heure de sa mort sont irrémédiables. Mais j'ai brodé son nom afin qu'elle soit plus qu'une ligne sur un registre de condamnations, plus qu'une jeune femme broyée par l'histoire, pour qu'à tout jamais elle vaille autre chose que cinquante livres sur un contrat.

Si le sujet vous intéresse, je vous conseille le livre qu'Annpôl Kassis vient de faire paraître sur le sujet : De la Déportation des femmes en Nouvelle-Galles du sud - Les "criminelles" de l'Amphitrite. Grâce à elle j'ai pu en savoir un peu plus sur Elizabeth. Son livre est passionnant par ce qu'il dépeint du XIXème siècle en Angleterre et notamment de l'inexorable criminalisation de la pauvreté. Il est publié à compte d'auteur, vous pouvez vous le procurer en prenant contact avec elle via son blog.

Posté par OuvragesDeDames à 07:10 - - Commentaires [71] - Permalien [#]
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