{CB6} À la Main
Après s'être aventuré dans la voûte céleste et un peu dans les îles, Cartier-Bresson revient plus prosaïquement à l'exploration du corps humain. Pourquoi pas, après tout ? C'est une belle boîte en métal qui m'a lancée sur ce thème.
Elle est de dimensions conséquentes, puisqu'elle mesure 32 centimètres sur 20 pour une épaisseur de 6 centimètres. Malheureusement elle est vide ; j'en suis donc réduite à essayer d'imaginer ce qu'elle contenait à partir des inscriptions sérigraphiées sur le métal... et elles ne sont guère bavardes : je sais seulement qu'elle contenait du mouliné doublé de la marque À la Main.
Il faut donc aller aux catalogues pour espérer en savoir un peu plus...
Jeux de mains
Celui de 1908 part un peu dans tous les sens, comme nous l'avons déjà vu. On y trouve tout d'abord la marque À la Main pour désigner un coton à coudre. Référencé comme article 38, il est présenté en pelotes ou en bobinots (pour pouvoir être utilisé sur une machine à coudre ?), l'unité pesant 20 grammes dans les deux présentations. Il n'y a pas de fantaisie à attendre de ce fil-là : il existe uniquement en blanc, la seule variante étant son retordage en deux ou trois fils.
Visiblement la finition en bobinots demande un peu plus de main-d'oeuvre que celle en pelotes : les mercières, qui sont tenues de l'acheter par kilo, paieront une petite rallonge pour la première présentation.
Une autre sorte de fil À la Main s'invite dans les cotons à coudre : le retors de Lyon. Quelle peut bien être la spécificité de ce fil ? Mystère et boule de gomme... Je n'ai identifié cette appellation que chez autre fabricant, la maison Eugène Barruet, dans les années 20.
Le retors de Lyon de Cartier-Bresson fait toujours partie des cotons à coudre mais bizarrement, il est présenté en écheveaux, ce qui ne fait qu'ajouter davantage de brouillard autour de cet article.
Finalement je touche au but en arrivant dans la catégorie des cotons à repriser. Car le catalogue prend soin de nous informer qu'ils répondent également à l'appellation de Moulinés doublés : nous y voilà !
Cet intitulé de mouliné doublé pour le coton à repriser était d'ailleurs communément répandu, puisqu'on le retrouve chez d'autres fabricants et de manière assez générique.
source : Gallica
Et là, c'est du sérieux ! A une époque où il n'est pas question de jeter le linge au premier signe d'usure, Cartier-Bresson envoie l'artillerie lourde pour aider les couturières avisées à ne pas laisser leur ménage partir à vau-l'eau. Car comme chacune sait, la ruine suit de près le premier trou ;-)

La Femme, mai 1890 - source : Gallica
L'article 66 est présenté uniquement en pelotes mais il existe en une dizaine de titrages et surtout, en couleurs. D'ailleurs le fabriquant prend soin de préciser que les moulinés doublés sont référencés sur une carte de nuances spécifique même si on sent bien, à l'appellation des assortiments mis en avant, qu'on reste plutôt dans l'utilitaire : beiges, bleus clairs ou foncés, cachous anglais ou vineux (!), champagne, cuirs, grenats, gris et marrons.
Ce qui renforce la diversité du choix, en réalité, c'est le conditionnement proposé aux mercières : boîtes de 10, 15 ou 20 pelotes, coffrets de 75 ou 100 pelotes.
A la suite, Cartier-Bresson propose l'article 67, toujours un mouliné doublé À la Main dont tout, surtout les assortiments de couleurs, indique qu'il s'agit du même fil ; mais cette fois-ci, il est enroulé sur cartes. Comme il est proposé aussi en coffrets de 96 cartes, il pourrait s'agir du fil correspondant à ma boîte, car ses proportions correspondent assez bien à une présentation du genre des soies Au Tailleur, avec des cartes disposées verticalement, sur toute la largeur.
En 1926, le catalogue est restructuré : il a conservé l'article 38 sous forme de bobinots uniquement ; le mouliné doublé à repriser est présenté sous forme de pelotes de 25 grammes (article 65), de pelotes de 5 grammes (article 66) et de cartes (articles 67).
Mais comme c'était désormais trop simple, un petit nouveau s'est invité dans le jeu de mains. C'est l'article 302 qui est un fil brillanté pour dentelle, présenté sous forme de bobinots. Il est préconisé pour le filet, la dentelle aux fuseaux, le Venise et est proposé jusque dans des titrages extrêmement fins.
Bon pied, bon oeil
Comme on l'a déjà vu avec les étoiles, quand on tient un filon, on ne le lâche pas en chemin ; après la main, on dégringole donc sur le pied pour une marque qui, une nouvelle fois, désigne aussi bien un coton à coudre qu'un un coton à repriser.
Côté couture, ce qui semble distinguer ce fil Au Pied de l'article 38 qui le précède, c'est qu'il est proposé dans des titrages plus épais puisqu'il va jusqu'à être composé de cinq fils retordus ensemble. Mais il est aussi peu fantaisiste que son collègue À la Main et, comme lui, il est proposé uniquement en blanc ; les deux qualités devaient donc l'une et l'autre être dédiées à la confection du linge de maison, ou du linge de corps pour les plus fins.
Et côté raccommodage, on se demande à nouveau ce qui pouvait bien différencier certaines marques à l'intérieur du catalogue. Peut-être est-ce simplement le conditionnement puisque celui-ci est proposé en pelote de 16 2/3 grammes. Au passage, avez-vous remarqué ces poids d'une précision diabolique ? Je suppose, sans en être tout à fait certaine, qu'ils provenaient de la conversion d'anciennes mesures.
Au demeurant, ces deux cotons Au Pied, présents au catalogue de 1908, auront complètement disparu à celui de 1926.
Je termine cette série anatomique avec une nouvelle contribution des cotons Pernolet, toujours individualisés à la nomenclature Cartier-Bresson au début du siècle. Et un coton à coudre, encore un !












