Couleurs de Muhu
Il y a mille façons de faire entrer la couleur et la gaieté dans le quotidien, les faiseuses d'ouvrages le savent depuis toujours. Et celles de Muhu sont certainement championnes du monde à ce jeu-là.
Des îles en Estonie, il y en a beaucoup, dont la plupart paraissent un grain de sable à la surface du globe. Muhu, qui fait partie des trois principales, ne dépasse pas 200 kilomètres carrés, ce qui fait qu'elle est encore plus petite que notre métropole dijonnaise.
Mais il n'y a pas moyen de comparer plus avant, car l'île compte une densité de moins de 10 habitants au kilomètre carré… pour plus de 1000 chez nous !
Parmi eux, combien de tricoteuses ? Bien assez en tout cas pour que le musée national d'Estonie consacre en ce moment une exposition temporaire à leur production colorée : La plus grande exposition de bas de Muhu au monde, j'adore l'humour de cette accroche ;-)
Difficile de faire plus gai, avec un nuancier de couleurs plus éclatantes. Le plus souvent le fond est rose flashy ou orange vibrant ; en contraste, les motifs se détachent dans des blancs, noirs, violets ou marrons presque sages, ponctués parfois d'une touche de vert pétaradant.
Mais difficile également de faire plus technique que ce jacquard finement exécuté sur des aiguilles à deux pointes, variant de 0,75 à 1,5 mm.
La plus grande exposition présente soixante-dix paires de bas historiques et quatre-vingt-quatre bas de facture moderne, témoignant de la vivacité de cet art aujourd'hui encore. Quatre seulement sont des copies de paires anciennes abimées, les quatre-vingts autres sont composées par les tricoteuses d'un groupe de passionnées, chacune jouant sa petite musique, racontant à sa manière sa petite histoire.
Cette exposition lointaine et inaccessible m'a donné une furieuse envie de ressortir de ma bibliothèque une ressource se trouvant à portée de main, Designs and patterns from Muhu Island ; il s'agit d'une véritable somme, à mon avis le livre qu'il faut avoir dans ce domaine.
Et quand je dis une somme… Presque 400 pages et 2,9 kilos ! Même si la qualité ne s'évalue pas à la quantité, on s'éclate ici avec les deux : chaque page est un festival de couleurs, un régal de modèles anciens, modernes, d'explications techniques et d'iconographie contextualisant la multitude des pièces présentées.
Évidemment on y retrouve les chaussettes et les bas qui sont mis en vedette à l'exposition. Ici, dans ce petit pays, on connait la provenance de chaque ouvrage, comme par exemple ces bas tricotés vers 1910 par Mare Kolk, de la ferme Kaldamäe, au village de Mõisakulä et aujourd'hui conservés dans les collections du musée de Muhu.
Chaque modèle est accompagné ainsi de son contexte mais aussi d'explications et de diagrammes qui permettent de s'en inspirer fortement.
On y trouve aussi la réponse à une question que nous nous sommes posée la semaine dernière, dans les commentaires, au sujet des petites du XIXème siècle : mais elles ne tricotaient donc que des bas ? C'est sûrement la pièce technique par excellence, emblématique du savoir-faire de la tricoteuse, et aussi le petit ouvrage qu'il est facile de trimballer en toutes circonstances. Mais non, elles tricotent aussi des mouffles,
des gants et des mitaines,
des pulls pour ces messieurs,
des jaquettes pour ces dames,
et des jupes, et des bonnets, et des courtepointes…
D'ailleurs, comme nos petites jeunes filles, les mains industrieuses de Muhu ne font pas que tricoter. Car il ne vous aura pas échappé que le comptage du jacquard s'apparente à s'y méprendre à celui du point de marque. Les auteures du livre font un clin d'œil à une source d'inspiration que se sont appropriée les tricoteuses estoniennes et qui ne nous est pas inconnue.
Voilà pourquoi elles ne se limitent pas au tricot, utilisant aussi le crochet, le crochet tunisien, la couture, la broderie pour enjoliver les garde-robes. Ainsi le point de croix sur leur chapeau traditionnel,
ou encore sur ces vestes. Celle de gauche, bien endommagée, a été retrouvée en nettoyant une vieille maison et celle de droite a été réalisée par Ekaterina Mägi pour compléter son trousseau, quand elle vivait encore à la ferme Anduvälja, dans le village de Kallaste.
Elles superposent même les techniques : tricot + broderie au point de croix ou au point lancé, comme sur ces bas et cette veste.
Au bout du compte, quand il s'agit de colorer le monde, rien ne les arrête, même pas la broderie à la machine. L'île de Muhu n'a pas échappé à cette traditionnelle photo des cours Singer qu'on retrouve, dans les années 20, dans beaucoup de pays.
Je conviens que je vous mets l'eau à la bouche avec une exposition que nous ne pouvons pas visiter et un bouquin qui n'est plus très facile à trouver, surtout chez nous, presque dix ans après sa parution. Surveillez-le tout de même, au cas où il reparaitrait un jour à un prix décent. Mais gardez en tête que c'est vraiment un très gros bouquin, d'une qualité d'édition irréprochable, alors ça peut valoir le coup de vous faire un joli cadeau ;-)
Au fait, je vous ai dit que je n'aimais pas tricoter le jacquard ? J'ai toujours l'impression de ne pas gérer correctement la tension du fil courant. Mais j'aime tant le résultat que je vais bien devoir m'y remettre...














