Quand je pars sur les traces de mes brodeuses, j'ai souvent une impression qu'illustre parfaitement cette photo, prise par mon cher Marville à Paris, au carrefour de Buci :

Marville - Carrefour Buci

Accéder à l'histoire des hommes demande certes un effort ; on ne trouve pas toujours autant de détails qu'on le souhaiterait. Mais quand on se pique de rechercher nos héroïnes, les choses se corsent réellement : plus on va vers le passé, plus leur silhouette se brouille. Des hommes défendant bec et ongles leurs prérogatives, même les moins enviables, et une vie plutôt confinée à l'intérieur du foyer les excluent de beaucoup de sources dont nous disposons pour leurs compagnons.

Des femmes moins visibles

Le code Napoléon a consacré, en 1804, l'incapacité juridique des épouses. Et quelle que soit leur situation, les femmes ne peuvent par exemple témoigner à une déclaration d'état civil, ce que rappellent avec un bel ensemble les instructions du XIXème siècle. Dommage, car traquer les témoins peut nous permettre de récupérer nos ancêtres dans les situations délicates :-(

Guide_de_l_officier_d__tat_civil_1806

Guide de l'officier d'état-civil en 1806 - Source Gallica
C'est comme ça... parfois la généalogie, ça énerve !

Manuel-formulaire de l'officier de l'état civil 1897
Manuel-formulaire de l'officier de l'état civil 1897 - Source Gallica

On peut multiplier les exemples : les cartes de sûreté établies pour les hommes pendant la période révolutionnaire -et surtout un dénicheur de pépites- m'ont permis de retrouver mon ancêtre VILLEMAGNE parmi les archives accidentées de Paris. Mais son épouse, Anne COLLET, reste toujours dans les limbes de la capitale. Pour combien de temps encore ? Pas de listes électorales pour les femmes, exclues d'un suffrage parait-il universel ; des sources fiscales limitées car, même actives, elles sont souvent cachées derrière leur époux. La liste pourrait s'allonger...

Et puis bien sûr, peu devaient s'en plaindre, pas d'armée pour les femmes ; évidemment, pas d'archives militaires pour nos petites brodeuses. Les pères et les frères occupant cependant une place centrale dans leur vie, c'est une source que nous serons souvent appelées à explorer, même pour nos travailleuses féminines. Rappelez-vous à quel point le marquoir d'Eugénie était imprégné de la guerre et du père absent...

localisation et nom

Comment ne pas penser que son unique frère a été un pilier dans la vie d'Ernestine ? Je me suis donc dit qu'il fallait explorer de ce côté-là, d'autant plus que je ne lui ai pas trouvé un parcours familial classique sur le village par la suite. Rappelez-vous : Charles apparaît ça et là dans les recensements de Bouix avec sa mère, mais il est toujours célibataire, parfois professeur, parfois sans profession... Il y avait décidément matière à creuser.

La recherche dans les fiches matricules

Période de commémoration aidant, les registres matricules sont désormais accessibles en ligne, sur presque tous les départements et pour des périodes plus ou moins étendues. La fiche matricule, qui consiste en un feuillet unique mais souvent très dense, récapitule tout le parcours d'une jeune recrue, depuis son incorporation dans l'armée jusqu'à la fin de ses obligations militaires. Sans entrer dans les exceptions diverses, disons qu'elle a été dressée relativement uniformément sous ce format, pour tous les hommes recrutés depuis la classe 1867 ; c'est un document librement consultable jusqu'à la classe 1921.

Elle fourmille d'informations capitales. C'est un des rares documents comportant une description physique du jeune homme, même si elle est souvent sommaire. C'est là encore que nous aurons une idée de son niveau d'instruction. Et puis, en dehors de son parcours purement militaire, nous pourrons le tracer bien après son service actif puisque tous les hommes devaient signaler leurs différents changements d'adresse tant qu'ils n'étaient pas dégagés des obligations militaires.

Les jeunes gens étaient recensés sur le lieu de leur domicile, l'année de leurs vingt ans. Charles étant né en 1872, nous allons donc chercher sa fiche matricule sur la classe 1892, en partant du postulat qu'il habitait toujours à cette époque dans son village natal.

Un détour par le site Ancestramil, qui propose un outil très pratique, va nous permettre de connaître son lieu de recrutement : le village de Bouix dépendait du bureau de Dijon. A partir de là, direction le site des Archives Départementales de la Côte-d'Or, que nous commençons à bien connaître.

AD21 - Matricules

Pour chaque classe, nous disposons de deux types de registres : le répertoire alphabétique puis la série des registres matricules à proprement parler. Ces derniers étant classés par  numéro matricule, il est impératif de commencer par la liste alphabétique, justement pour trouver celui qui a été attribué à Charles DEVIRAT.

AD21 - Classe 1892

La recherche dans ce répertoire est très classique et permet rapidement de repérer, en page 8, le numéro matricule de Charles. Une seule petite remarque : si vous ne localisez pas un nom recherché à sa place, pensez à aller tout en fin du registre où se trouve souvent une liste complémentaire de quelques noms qui, pour des raisons diverses, n'ont pas été insérés dans la liste principale.

Charles numéro matricule

Puisque le numéro de Charles est 1531, il nous reste à aller au quatrième registre des matricules qui contient les feuillets 1501 à 1830, classés par ordre croissant des numéros. Le feuillet matricule de Charles se trouve à la page 47 et il contient des informations précieuses.

Charles - description

Dans un premier temps, nous découvrons qu'au moment de son recensement, ce grand brun d'un mètre quatre-vingt-un était... élève ecclésiastique à Troyes ! Voilà qui nous promet assurément un parcours quelque peu atypique.

Pour le degré d'instruction, l'échelle des appréciations a sensiblement varié au fil du temps ; voici comment était prescrite l'évaluation dans le Traité pratique du recrutement de 1889.

Manuel recrutement 1889

Au moment où il aborde ses obligations militaires, Charles se situe donc vers le haut de cette échelle. A une époque où le service dans l'armée active est de trois ans pour ceux qui n'ont pas tiré le bon numéro, il bénéficie de la loi militaire de l'époque permettant de libérer, au bout d'un an, les jeunes gens qui se destinaient notamment à la carrière ecclésiastique. Puis il est finalement réformé pour raisons de santé en 1898, ce qui lui vaudra de ne pas être appelé au front lors de la première guerre mondiale

Charles Réforme

Les difficultés que vous rencontrerez peut-être avec les hommes de vos petites brodeuses

Nous avons facilement repéré la fiche matricule de Charles. Vous vous doutez bien qu'il n'en sera pas toujours de même, sinon ce ne serait pas drôle :-)

  • la première épine pourra être de localiser un jeune homme qui, arrivant à l'âge adulte, ne se trouve plus sur son lieu de naissance. Dans ce cas, il n'y a pas d'autre solution que de tenter de retracer son parcours individuel pour deviner où il résidait à vingt ans. En partant de son mariage, en explorant les recensements, en cherchant si le domicile de ses parents a également changé, en le traquant dans les tables alphabétiques des bureaux de recrutement voisins...

  • vous avez trouvé la fiche matricule qui vous intéresse mais des informations sont masquées par des papiers rapportés sur le formulaire. La solution est toute bête : comme l'espace était parfois trop juste pour écrire tout ce qui devait l'être, on a effectivement collé des sortes d'extensions sur l'imprimé pour disposer de plus de place. Dans ce cas, la fiche a été numérisée plusieurs fois en déplaçant ces papiers ajoutés, pour que tout le contenu soit accessible ; une fiche matricule peut donc faire l'objet de deux ou trois vues successives, il suffit de passer à la page suivante pour pouvoir lire ce qui semble caché ;

  • vous serez également confrontées à tous les aléas que peut présenter ce type d'enquête et vous devrez alors aller plus loin dans votre connaissance du sujet. Si cela s'avère nécessaire pour vous, je vous conseille ce site, où vous trouverez tout ce qui est nécessaire pour mener à bien des recherches plus délicates dans le domaine militaire.

Pour en revenir à Charles, sa fiche matricule me fournit une autre indication précieuse : j'ai affaire à un pigeon voyageur ! En 1897 il était à Athènes, en 1914 à la Nouvelle Orléans... Une chance s'offre à nous de prendre le large sur ses talons :-)

Charles Le Pirée

Charles Nouvelle Orléans

Peut-être Ernestine ne s'est-elle jamais beaucoup éloignée de sa région natale. Mais il est sûr qu'elle aura au moins voyagé en pensées, en suivant ce grand frère assez indépendant pour partir à l'autre bout du monde, assez proche toutefois pour garder le lien avec sa famille et revenir régulièrement auprès des siens.

Athènes Panorama du Pirée

La prochaine fois donc, nous ferons comme elle et je vous emmène loin !